Frère Grégoire : C'était un larron

Jean BERNIER naît à Blois le 21 Octobre 1917. Son père, boulanger, travaille dur pour élever une famille de six enfants ; la maman fait des ménages. « J’ai été élevé dans la foi, mais à la maison, on ne pratiquait pas », racontera Jean, devenu Frère Grégoire. « Quand j'ai rompu avec mon curé sur un coup de tête, mes parents n'ont rien dit ; j'avais douze ans. » Encore adolescent, il perd ses parents, sa grand-mère et une de ses sœurs ; il se retrouve très seul dans la vie. Il apprend le métier de serrurier et la ferronnerie d'art, obtenant son C.A.P.
A vingt ans, encore sur un coup de tête, il s'engage dans l'Armée de l'Air, à Orly. « Je voulais ma liberté. Avec mon tempérament qui ne supporte pas les injustices, je fis une erreur en m'engageant. Je passe mon premier conseil de guerre peu de temps après mon arrivée, pour bagarre avec un sous-officier. Je prends six mois à la prison de Loos, près de Lille. » Loos - Notre Dame de la Louange - fut abbaye cistercienne du XIIe siècle jusqu'à la Révolution, avant de devenir maison de détention, comme Clairvaux, sa maison-mère. La Reine de Cîteaux prenait déjà sous son manteau son enfant qui s'égarait.
Cette incarcération n'est que la première d'une liste assez longue ; de 1938 à 1957, Jean passera une douzaine d'années derrière les barreaux. Démobilisé en 1940, sans avoir combattu, il descend dans le Midi, puis remonte à Paris, alors occupé par les Allemands. Il y retrouve des camarades de régiment, avec qui il mène la belle vie, grâce aux fruits de leurs escroqueries. En contact avec le « milieu » parisien, il est arrêté et condamné pour proxénétisme et classé « indésirable »par le gouvernement de Vichy. En 1944, il est expédié en Allemagne, près de Berlin, pour travailler en usine ; son manque d'ardeur lui vaut l'animosité des responsables de la discipline. Pour avoir frappé l'un d'entre eux, il est envoyé dans un camp de travail ; un jour, sous les yeux admiratifs d'un S.S., il prend sur le dos un camarade qui s'est écroulé de fatigue au retour de la corvée. Sa solide constitution lui permet de tenir jusqu'à l'arrivée des Russes, qui libèrent les prisonniers et les laissent partir vers la zone contrôlée par les Américains.
Revenu en France, Jean reprend ses « activités », avec, en plus, des cambriolages et des attaques à main armée. Cela ne dure guère. Arrêté et à nouveau condamné, il va passer de prison en prison : La Santé, Fresnes, Bourges, Poissy... Le détenu Bernier est mal noté. Il n'hésite pas à faire usage de ses poings, même contre des gradés de l'administration pénitentiaire. Il a à son actif plusieurs tentatives d'évasion, toujours ratées. Ces incartades lui valent trois longs séjours au mitard et des rallonges à sa peine.
Mais durant ces longues années de dérive, le Seigneur est là, qui veille sur lui. Il écrira plus tard : « Le dérapage d'un homme dans une vie de délinquance n'est pas toute sa personne ; il y a du bon en lui, c'est cela qu'il faut lui faire découvrir. » Quelques signes lui sont donnés de cette Présence. D'abord à Fresnes, où deux de ses co-détenus se convertissent. Plus tard à Bourges, où s'éveille en lui le désir d'aller à la messe et de communier ; l'aumônier donne son accord, mais le reprend lorsque Jean déclare : « J'espère que vous ne me ferez pas renier mon passé ».
C'est dans son dernier lieu de détention, à la Centrale de l'île de Ré, qu'aura lieu son combat de Jacob. Deux frères corses, Ange et Joseph, avec lesquels il se lie d'une solide amitié, lui prêtent des livres, dont un manuel d'apologétique. Il réfléchit beaucoup et se révolte contre toutes les injustices, celles de la prison et du monde entier. Il va trouver le Directeur et lui déclare : « Mettez-moi à l'isolement, avant que la marmite n'explose, sans cela je vais encore casser la gueule à un type. » On le met donc au mitard, seul dans une cellule, mais avec ses affaires et ses livres ; il a un travail, il fabrique des filets à provision, il lit, il a tout le loisir de poursuivre ses réflexions. A-t-il entendu parler de ces moines du Désert d'Égypte, qui tressaient des joncs à longueur de journée, tout en méditant et priant ? Ou d'Isaac de l'Étoile, un de nos Pères cisterciens ? Vers 1150, il s'était exilé avec quelques frères, qu'il appelle « mes compagnons de captivité et d'évasion », sur cette même île de Ré, « nus et naufragés, évadés sur cette île lointaine, prisonnière de l'océan, pour y embrasser la croix nue du Christ », à Notre Dame des Châteliers.
A deux pas des ruines de leur monastère, Jean Bernier lutte contre une voix qui, continuellement, lui reproche les désordres de sa vie passée : « Ces paroles n'arrêtaient pas de la journée, cela a duré plusieurs jours, j'en avais ras-le-bol et ne voulais pas reconnaître la vérité ... Un matin, je suis tombé à genoux comme si une force intérieure m'y avait poussé ; les prières de mon enfance ont jailli de mon cœur. J'ai récité le Notre Père et le Je vous salue Marie. Les larmes coulaient d'elles-mêmes et j'ai dit : « Oui, je reconnais que ce que j'ai fait est mauvais ». Alors, toutes les paroles de reproche ont aussitôt fait place à une grande paix, et une force sensible m'a envahi, une joie, et une grâce, une présence sensible de Dieu, qui m'a duré quatre ans, que j'avais présent continuellement. Je me suis écrié: "Mon Dieu, je te donne ma vie, comme tu le voudras". J'ai alors fait venir l'aumônier : c'était pendant la Semaine Sainte, je me suis confessé dans les larmes et j'ai communié le jour de Pâques. Les détenus ne me reconnaissaient plus et croyaient que je faisais du cinéma pour endormir l'administration. J'avais encore deux ans à faire, où j'ai pu approfondir ma foi, la Bible d'abord. J'achetais un missel, où il y avait la messe de chaque jour. Je priais dans ma cellule, le matin et le soir je lisais. J'ai découvert, par un gars qui venait à la messe le dimanche, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. C'est la sainte qui m'a beaucoup apporté. Et j'ai découvert la Sainte Vierge à travers un article sur la médaille miraculeuse de la rue du Bac. » Quand approche l'heure de la libération, encore conditionnelle, sur les conseils de Richard, converti à Fresnes et qui pense à la vie monastique, Jean écrit au Père Abbé de Sainte Marie- du-Désert. Il obtient de lui les certificats d'hébergement et de travail, afin de pouvoir sortir et chercher un emploi sur Toulouse, ville qu'il a connue durant la guerre. Le 9 Mai 1957, il descend à la petite gare de Mérenvielle ; on fêtait ce jour-là saint Grégoire de Nazianze, ce qui vaudra à Jean son nouveau prénom, lorsqu'il revêtira l'habit cistercien. Dom Jean de la Croix est là, sur le quai; il ouvre ses grands bras à l'autre Jean. Entre les deux hommes, le courant passe ; ils ont tous deux la même haute stature et presque le même âge, le Père Abbé a deux ans de moins.
Durant quelques semaines, Jean loge à l'hôtellerie; depuis la tribune des hôtes, il partage la prière des moines. Il réalise que c'est ici que Dieu l'attendait depuis toujours : « J'avais lu l'Histoire d'une âme de la petite Thérèse; je me dis : "travail, prière, vie communautaire, qu'est-ce que je vais chercher ailleurs ?" Je demande au Père Abbé : " Vous ne croyez pas que je pourrais faire un novice ?" Il me répond : "On peut essayer." Voilà quarante ans que cela dure, et je ne regrette rien. Dieu m'a fait un beau cadeau. » De son côté, le Maître des novices auquel il est confié ne lui fait pas trop de cadeaux. Plus tard, il lui en sera reconnaissant ; pour l'instant, la marmite menace parfois d'exploser. Mais Thérèse et Marie sont là, veillant sur leur protégé, le retenant in extremis un jour où il est prêt à faire la valise.
C'est parmi les Frères convers que Frère Grégoire a été admis. Ils participent peu à la vie liturgique de l'abbaye et ont un horaire de travail manuel assez chargé. Avec son sens aigu de la justice, le novice souffre de cette sorte de discrimination, même si ses compétences et sa solidité lui permettent de rendre des services appréciés. Il s'affermit dans sa vocation et prononce ses premiers vœux le 8 Septembre 1960, ses vœux solennels le 8 Septembre 1963, en la fête de la Nativité de Marie. Après le Concile, c'est avec joie qu'il accueille le Décret d'unification de nos communautés et la possibilité de participer pleinement à la prière liturgique. De sa bel1e voix de baryton, héritée de son père qui chanta sur les planches, il soutiendra longtemps le chant des Offices, faisant souvent fonction de soliste.
Durant ses premières années de vie monastique, il n'a guère de contact avec l'extérieur, si ce n'est par des relations épistolaires avec sa famil1e et avec des prisonniers. Il va longtemps collaborer à la Roulante, revue des détenus, à laquelle il envoie régulièrement ses papiers, fruits de sa méditation et de ses lectures, mais aussi de son expérience de la vie carcérale. Cette expérience lui vaudra d'être consulté par des prêtres, des religieuses et des laïcs en service auprès des prisonniers; même des magistrats et des évêques sollicitent son point de vue, et il n'hésitera pas à écrire à tel ou tel homme politique pour dire ce qu'il pense sur la condition des détenus. Dans les années 70, nommé aide-hôtelier, il commence à donner son témoignage de converti et de moine, qui marque beaucoup de personnes de tout âge et de milieux très divers, depuis les universitaires jusqu'aux Frères de la rue. Ce rayonnement s'intensifie à partir de 1980, alors qu'il devient hôtelier. Il peut être parfois rude et énergique, lorsque la situation lui semble l'exiger. Mais c'est surtout de son accueil souriant et fraternel, de son écoute et de ses conseils, que beaucoup se souviennent avec gratitude. Même après qu'il ait quitté l'hôtellerie, en raison de l'âge et des infirmités, on continue à venir chercher auprès de lui soutien humain et spirituel.
Cette activité n'est pas étrangère ni parallèle à sa vie de moine. Il la mène en accord avec ses Pères Abbés successifs, sans négliger ses autres responsabilités. En même temps que de l'hôtellerie, il fut longtemps chargé de la lingerie. Surtout, son activité extérieure s'enracine dans sa vie de prière et de
lectio divina. Au fil des ans, cette vie s'est purifiée et simplifiée. Si Thérèse de Lisieux reste « la femme de sa vie », il lit aussi saint Jean de la Croix, trouvant en lui un guide sur le chemin de dépouillement intérieur où le Seigneur le conduit. A travers les personnes et les groupes qui fréquentent le monastère, il communie au renouveau et aux multiples charismes qui se font jour dans l'Église de notre temps. Avec quelques uns de ses frères, par l'intermédiaire de moines de Timadeuc, il découvre Chiara Lubich et les Focolari, et s'intègre à la branche des religieux de ce mouvement, s'efforçant d'en vivre la spiritualité de l'unité et partageant ses expériences autour de la Parole de Vie.
La maladie, l'arthrose surtout, qui le fait parfois cruellement souffrir et le bloque progressivement, le rend de plus en plus dépendant. C'est dur pour son tempérament de lutteur, et il continue longtemps à se lever avant ses frères pour arriver à temps à l'Office de nuit. Le vieil homme refait parfois surface, mais Frère Grégoire accepte peu à peu que le Seigneur le conduise là où il ne voudrait pas aller. « Un autre te mettra la ceinture » : entre les mains de son infirmier, qui veille sur lui jour et nuit, il va vraiment redevenir comme un petit enfant. Il écoute volontiers la lecture de ses auteurs préférés. Il reste uni à ses frères, qu'il entend chanter l'Office retransmis dans sa chambre; il accueille leurs visites par son beau regard clair, alors qu'il ne peut plus leur parler. Les dernières semaines, il ne peut plus se nourrir, mais reçoit avec ferveur la petite parcelle d'hostie déposée dans sa bouche. Lui-même, configuré à l'Homme des douleurs, n'est-il pas devenu tout entier hostie vivante ?
« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui ... Celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

Pour aller plus loin, voir Robert Masson, C’était un larron. Ed. Parole et silence


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