À quoi sert la vie monastique

« La vie monastique, à quoi est-ce que cela sert ?» Voilà une question que l’on nous pose bien souvent,… et bien souvent, par boutade ou provocation, nous répondons qu’elle ne sert à rien, pas plus qu’une fleur perdue au milieu d’un champ !
Une telle réponse ne manque pas de pertinence car, dans notre monde, dominé par le principe de rentabilité et d’efficacité immédiates, c’est une manière bienvenue de rappeler que la vie humaine ne se ramène pas à sa seule dimension économique. Par le don intégral de soi qu’elle exige, la vie monastique vient donc bien à propos faire l’éloge d’un autre principe : celui de la gratuité, en mémoire d’une gratuité autrement plus folle que la sienne : la folie de la Croix, la folie d’une vie livrée jusqu’au bout de l’amour, d’une vie donnée jusqu’au bout du don, afin que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance. Oui, par la radicalité qu’elle vise à travers son propre projet de vie - et les trois vœux qui en constituent l’expression et les piliers : obéissance, conversion des mœurs et stabilité -, la vie monastique vient rappeler que la vie humaine ne reçoit sa pleine fécondité que d’être inscrite dans une logique plus vaste : celle du « donner et du recevoir »,… et donc qu’elle ne reçoit son sens plénier que d’être placée sous la lumière d’un horizon plus large, l’horizon évangélique, mais ô combien paradoxal, du « tout perdre afin de tout gagner ». « Que sert-il en effet à l’homme qu’il gagne le monde entier s’il ruine sa propre vie ? » (Mc 8, 36). Aussi bien, se peut-il qu’en réponse à cette Parole de Jésus, tout moine en soit alors un jour arrivé à dire, comme saint Paul, mais à sa façon : « À cause de lui, j’ai accepté de tout perdre, afin de gagner le Christ » (Phil. 3, 8),… ou encore, à la manière de saint Pierre, qu’il n’en soit venu à faire siens les mots du premier des Apôtres et à balbutier avec lui : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68) !
Le moine est donc cet homme-là qui, un jour, dans le prolongement de son baptême, à la suite du Christ et en réponse à son appel, a accepté de tout « perdre » et décidé de donner savie afin de gagner laVie : la recevoir de Lui afin de la partager, avecdes frères et àdes frères, au sein d’une communauté. Le « lieu » où se vit un tel « donner et recevoir » est le monastère. Saint Benoît le compare à une « école » (RB, Prologue 45), à un « atelier » (RB 4,78) ou encore à une « milice » (RB 2, 20). Une écoled’abord où, à l’écoute du Maître, Jésus, et de sa Parole, nous sommes invités à nous laisser enseigner - devenant ses disciples -, afin d’apprendre de Lui l’art des arts qu’est l’art d’aimer. Un atelierensuite, où l’on s’exerce jour après jour et au coude à coude à la mise en pratique d’un tel art dans le but d’édifier, tous ensemble (RB 72, 11), sous la règle de saint Benoît et sous la conduite d’un abbé (RB 1, 2), une communauté fraternelle (RB 1, 5) appelée à être la « maison de Dieu » (Prol. 33 ; RB 31, 19). Mais parce que cela exige de nous un décentrement constant de soi, le monastère sera enfin une milice : le lieu d’un combat spirituel mené à longueur de jours où, invités à considérer l’autre comme plus important que soi, nous sommes conduits à ne pas chercher d’abord, chacun, son intérêt propre, mais bien plutôt, dans une obéissance mutuelle (cf. RB 71, 1), à songer davantage, et en premier, à celui d’autrui (cf. RB 72, 7 et Phil. 2, 4).
Ainsi charité, humilité et obéissance sont-elles, toutes les trois, convoquées à l’édification de la « demeure de Dieu ». Puisque telle est sa destination ultime dès lors que « Dieu est amour » !, la « demeure de Dieu » s’édifiera donc en vue de devenir un lieu où, de plus en plus, règne la charité. Elle en constitue pour ainsi dire les murs. Mais pour que ceux-ci ne s’écroulent pas à la moindre secousse, il faut leur donner de solides fondations. Ce sont celles de l’humilité. C’est elle qui nous rend libres de nous-mêmes afin d’être libres pour aimer ; c’est elle qui nous permet de nous ajuster harmonieusement les uns aux autres dans la construction d’un mur qui a pour pierre d’angle le Christ-Jésus lui-même, en qui nous sommes invités à « demeurer ». Enfin, il faut encore doter la maison d’un toit qui la protégera contre toutes les intempéries ou les aléas de l’existence. Ce toit protecteur, c’est l’obéissanceen sa triple dimension : à la Règle, aux frères et à l’abbé.
Sous la conduite du Père-abbé et à la lumière de sa devise, tel est donc l’horizon vers lequel nous tendons : vivre dans une obéissance qui procède de la charité en nous laissant animés par un amour des frères qui nous décentre de nous-mêmes. « In oboedientia caritatis et fraternitatis amore » (1 Pi 1, 22 d’après la Vulgate). Ainsi, comme l’a écrit il y a maintenant plus de 8 siècles, Ælred, le saint abbé de Rievaulx : « Nous qui aspirons au sommet de la perfection, regardons d’abord sans cesse vers la charité comme le but ultime qui oriente toute notre marche ; c’est principalement par elle que nous approchons de Dieu, bien mieux que nous adhérons à Dieu et lui devenons conformes ; et c’est en elle que se trouve toute la plénitude de la perfection » (Miroir de la CharitéIII, § 96). Tout le reste ne fait que concourir à nous aider à atteindre un tel but.
Revenons alors à notre question initiale. La vie monastique, ne sert-elle vraiment à rien ? N’est-elle qu’un gâchis fait en pure perte ? Oui, d’une certaine manière. Parce qu’elle est une vie offerte, donnée et livrée, elle peut apparaître comme une pure perte, un gaspillage inutile. Mais c’est en réalité un gaspillage à la manière du parfum de nard pur et de grand prix dont Marie de Béthanie oignit les pieds de Jésus, peu avant sa passion (Jn 12, 3) : un parfum destiné à emplir toute la maison ! La maison ? Le monastère lui-même, mais aussi le monde tout entier. Le parfum ? Celui de notre vie communautaire et fraternelle. Sa diffusion ? Le témoignage de notre vie ; le témoignage que l’Église attend de toute vie consacrée, et plus spécialement de la vie monastique en sa forme cénobitique : manifester au monde et anticiper déjà la réalité du monde à venir : « Voyez qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères, tous ensemble » (Ps 132, 1).Puisse le livret que vous tenez entre les mains vous introduire dans cette « demeure » et vous donner d’en respirer le triple parfum, de charité, d’humilité et d’obéissance fraternelle ! ... Le parfum d’une joie que nul ne pourra jamais nous ravir !


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