C'est
seulement en 1852, à la suite de la démission de dom Orsise
(16 mai) et de la visite du père abbé de Notre-Dame de la
Trappe à l'archevêché de Toulouse (début juin),
que le chapitre général... " reconnut l'opportunité
d'une fondation dans cette partie de la France qui ne possédait
pas de maisons de l'ordre, et qui d'ailleurs laissait espérer des
avantages temporels, à cause de la fertilité du sol, et
de nombreuses vocations à cause du bon esprit et des sentiments
religieux de ses habitants... ; il autorisait dès lors le nouvel
abbé d'Aiguebelle (dom Bonaventure Chareyron) à y envoyer
des religieux s'il trouvait le nécessaire pour leur logement et
leur entretien" (Actes des chapitres généraux 1852, session
IV, 14 septembre).
Des bâtisseurs
Dom
Bonaventure vint en effet à Sainte-Marie-du-Désert, le 24
novembre 1852. Mais, vu les retards apportés dans la construction
du futur monastère (seule la partie Nord-Ouest du plan était
alors achevée), il pria l'abbé Albouy, curé de Garac,
de faire dresser, en guise de dortoirs, des cellules en planches sous
les hangars situés du côté Nord de la chapelle, pour
y loger provisoirement les moines qu'il se proposait d'envoyer. Les deux
modestes pièces de l'appartement dit " du chapelain ", sur le côté
Sud de la chapelle, leur serviraient de cuisine et de réfectoire.
On pourrait en outre aménager une salle de chapitre dans la petite
chapelle latérale, face à la sacristie, une fois qu'on aurait
muré l'arceau donnant accès au sanctuaire.
Ainsi
fut fait. Et le 21 décembre 1852 , arrivait enfin à
Sainte-Marie-du-Désert, sous la conduite du P. Bernard Ralmond,
leur supérieur, un groupe composé d'un autre moine de
choeur et de quatre frères convers. En ce temps-là, les
communautés comprenaient les religieux de choeur et des frères
convers; ces derniers prenaient plus de part au travail manuel et ne participaient
pas à l'office choral. Ils allaient jouer un grand rôle dans
le développement de Sainte-Marie-du-Désert.
Les premières
années
Huit
mois durant, ces pionniers allaient vivre dans leurs abris de fortune.
Pour eux, c'était déjà plus qu'ils n'eussent osé
espérer. Aux personnes qui leur exprimaient leur vif regret de
ne pouvoir mettre à leur disposition pour le moment un logement
plus confortable, ils répondaient en souriant : " Mais c'est beaucoup
mieux qu'à Bethléem ! ".
Du
moins possédaient-ils un lieu de prière. Dès le lendemain
de leur arrivée, le supérieur célébra la messe
dans la chapelle à l'intention de la communauté naissante,
comme le lui avait recommandé le père abbé d'Aiguebelle.
Et l'office divin fut désormais psalmodié, de jour comme
de nuit, par les deux moines de choeur. Chaque soir la communauté
au complet se réunissait dans la chapelle pour le chant du Salve
Regina. La présence de Jésus au tabernacle fut le soutien
de l'intense vie de prière de ces moines et la source de leur joie
profonde. Cette joie rayonnait au milieu des plus grandes austérités,
comme dans les renoncements qu'ils durent s'imposer pour rester fidèles
à tous les points de la Règle, ceux surtout concernant la
clôture, le silence, les rapports avec les personnes du dehors;
points sur lesquels le père abbé d'Aiguebelle s'était
montré très exigeant dans les consignes qu'il avait laissées
par écrit au P. Bernard Raymond, et dont le texte a été
conservé.
Désirant
vivre " pauvres avec le Christ pauvre " ("Petit Exorde de Cîteaux
", ch. 15), ces moines n'avaient emporté avec eux que leurs
bréviaires et leurs chapelets. Mais les fidèles de la contrée
s'employèrent avec une charité attentive à les pourvoir
du nécessaire : linge d'autel, objets de literie, ustensiles de
cuisine, nourriture... A tel point que l'Abbé Albouy dut intervenir
pour refréner leur générosité, afin que les
offrandes soient proportionnées aux besoins réels de la
petite communauté. On raconte que, à l'approche du jour
de carnaval, une excellente famille du voisinage fut émue à
la pensée que même ce jour-là les moines observeraient
le jeûne et l'abstinence. Elle leur offrit un magnifique poisson.
Mais le père supérieur renvoya le cadeau, en s'excusant
de ne pouvoir l'accepter.
Car
c'est par leur travail que, fidèles à la Règle de
saint Benoît et à la tradition cistercienne, les moines entendaient
subvenir à leur propre subsistance. Un travail qui nécessitait
beaucoup de courage et des bras vigoureux, à une époque
où les machines agricoles n'existaient pas encore. Or le petit
nombre des frères convers s'avéra très vite insuffisant.
Aiguebelle dut fournir un renfort de trois frères, qui arrivèrent
à Sainte-Marie-du-Désert le 23 juin 1853. Parmi
ceux-ci se trouvait le F. Saturnin Calmels, encore novice; il sera le
premier à faire profession monastique dans la communauté,
le 13 juillet 1853.
Ce
jour-la, le père abbé dom Bonaventure procédait à
la bénédiction solennelle de la chapelle provisoire de la
partie construite du monastère. La communauté devait en
prendre possession au soir du 8 septembre 1853. De ce monastère
primitif ne subsistent aujourd'hui que deux côtés du cloître
et une salle voûtée, sans doute la salle capitulaire. Ces
précieux vestiges se trouvent situés au sous-sol dans la
partie Ouest de l'actuel bâtiment.
Mais
ce n'était encore que du provisoire. Et les soucis aggravaient
considérablement le poids des responsabilités pour le supérieur.
Or le P. Bernard ne manifestait guère d'attrait pour les questions
d'administration ni pour les affaires matérielles. Ce fut pour
ces motifs qu'il présenta sa démission au père abbé
d'Aiguebelle; et celui-ci l'accepta. Le 12 décembre 1853, dom
Bonaventure nommait comme nouveau supérieur un moine âgé
seulement de trente-cinq ans, le P. Marcel Blaclière.
Il était d'un tempérament actif, entreprenant, audacieux même,
doué d'un grand sens pratique et d'une volonté énergique.
Il sera l'homme des réalisations.
Son
premier objectif fut d'accroître la propriété, pour
que, devenue ainsi plus rentable, elle puisse fournir à la communauté
une source suffisante de revenus. On lui doit notamment l'acquisition
de la ferme, appelée par la suite " Saint-Bernard ", dont il fit
le centre de l'exploitation agricole.
Mais
plus encore, le P. Marcel eut à résoudre l'épineux
problème du logement pour une communauté en pleine expansion.
Elle comptait déjà 15 membres, tous venus d'Aiguebelle,
fin décembre 1853, Un an plus tard, son effectif passait à 27 membres, dont 7 postulants reçus dans
l'année. Treize nouveaux postulants seront admis en 1855. Or,
pour l'heure, la communauté vivait très à l'étroit
dans des bâtiments prévus pour 24 personnes au maximum.
De plus, elle était très inconfortablement logée.
Les dortoirs se trouvant situés dans les galetas, il arrivait bien
souvent, en hiver, que les lits des moines fussent recouverts de givre,
et la pluie y pénétrait à loisir. Cet état
de fait incita le P. Marcel à concevoir et à entreprendre,
dès 1855, la construction d'un plus grand monastère.
La briqueterie qu'il installa sur place devait fournir une partie des
matériaux. Mais il faudra près de vingt années, au
prix d'immenses efforts, de renoncements, et aussi de difficultés
financières, avant que ne soit achevé ce gros oeuvre.
Une
nouvelle chapelle (actuel grand chapitre) fut aménagée dans
le grand corps de bâtiment situé au midi. Elle restera en
service, facilement accessible depuis l'hôtellerie (actuel pavillon
de la sacristie), jusqu'en 1874, année où fut achevée
et consacrée la grande église. Celle-ci avait été
construite d'après les plans de l'architecte Toulousain A. Delort.
Mais à ce moment-là, il y avait déjà treize
ans que le monastère, prieuré titulaire depuis 1855, avait été érigé en abbaye (15 février 1861). C'est ce qui explique que les deux premiers abbés
de Sainte-Marie-du-Désert, dom Marie Daverat (1861-1867) et
dom Etienne Salase (1867-1881) aient reçu la bénédiction
abbatiale, l'un en l'église paroissiale de Lévignac, voisine
du monastère, l'autre en l'église des moniales cisterciennes
de Blagnac. Cette communauté, fondée elle aussi en 1852, occupe depuis 1939, l'antique abbaye du Rivet, à Auros,
diocèse de Bordeaux.