Nous voici réunis aujourd’hui pour célébrer la fête de la Toussaint. Fête en laquelle tous, nous sommes inclus. Et « tous », c’est bien tous, et pas seulement quelques-uns qui auraient été triés sur le volet ! Et donc pas seulement ceux et celles que l’Eglise aurait déclarés et honore comme saints, et qui, déjà, partagent la gloire et la sainteté de Dieu, Tous, c’est tous, sans exclusive ni exclusion !
L’oraison d’ouverture pour la messe de ce jour nous le disait déjà : « Dieu éternel et tout puissant, tu nous donnes de célébrer dans une même fête la sainteté de tous les élus ». Et de fait, quand l’oraison dit cela, rien ne nous interdit de penser que « tous les élus », désigne aussi bien ceux d’hier, que ceux d’aujourd’hui et de demain. Tous, nous sommes ainsi inclus dans la prière maternelle de l’Église qui prie pour tous ses enfants !
Le confirme d’ailleurs chacune de nos célébrations eucharistiques. Quand, après la présentation des offrandes, le prêtre invite l’assemblée à « prier tous ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Église », l’assemblée répond en effet : « Pour la gloire de Dieu et le salut du monde » ! Ainsi, au moment où nous offrons « le sacrifice de toute l’église », nous prions afin que « tous les hommes soient sauvés et parviennent ainsi à la connaissance de la Vérité » (1 Tm 2, 4), c’est-à-dire à la connaissance de Celui qui, Jésus, veut nous introduire dans l’intimité de sa vie afin que nous partagions avec lui sa dignité de fils bien-aimé du Père.
On pourrait donc presque dire que chacune de nos eucharisties est comme une fête anticipée de la Toussaint, l’une et l’autre prémices et promesse de ce à quoi nous sommes tous destinés, sans distinction ni restriction. Mais quelles prémices et quelles promesses ? Celles dont nous parlait saint Jean dans la deuxième lecture et qui portent à leur plein accomplissement les promesses déjà contenues dans les paroles créatrices : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance ». Et de fait, nous dit saint Jean, c’est bien cette grâce qui nous est annoncée aujourd’hui à la fois comme déjà réalisée - c’est donc « prémices » - mais aussi comme réalité promise à une plénitude qui n’est pas encore manifestée - et c’est « promesse ». « Dès maintenant, nous dit-il, nous sommes les enfants bien-aimés de Dieu » : voilà les prémices, le déjà-donné ; mais, ajoute-t-il, « ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ». Et voilà la promesse de plénitude, le « encore à-venir ». « Car, dit-il encore, nous le savons, quand cela sera manifesté, nous lui deviendrons semblables car nous le verrons tel qu’Il est » (1 Jn 3, 3).
Promesses et prémices donc. Si les premières nourrissent, comme on dit, notre espérance des « réalités à venir », par contre, il nous est bien difficile d’en dire beaucoup plus, car il s’agit de réalités qui ne nous sont pas immédiatement accessibles, sauf par l’imagination. Ainsi, quand nous parlons de ces « réalités à venir » que nous attendons dans l’espérance, nous procédons soit par amplification de nos aspirations humaines au bonheur, soit par voie négative. Par amplification, c’est quand saint Paul écrit aux Éphésiens : « Vous aurez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur… et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu, (lui qui), par sa puissance, agit en nous et peut faire au–delà, infiniment au–delà de ce que nous pouvons demander et imaginer » (Ep. 3, 20). Par voie négative, c’est quand le même saint Paul affirme aux Corinthiens (1 co 2, 7…9) : « Ce dont nous parlons, c’est d’une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire », et il ajoute : « c’est ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ».
Comment mieux dire le caractère « irreprésentable » de ces réalités qui nous sont promises pour la vie éternelle ? Et pourtant ! Si « irreprésentables », si inimaginables qu’elles puissent être à notre intelligence, nous pouvons cependant nous en approcher quelque peu, comme par anticipation, grâce à ce qu’il nous est déjà permis d’en goûter, dès à présent, au travers de notre expérience humaine et spirituelle. Et c’est là justement que ces hommes et ces femmes que l’Église nous offre comme modèle de sainteté nous sont d’une aide précieuse. Que nous font-ils en effet découvrir ? Que la grâce de notre participation plénière à la filiation divine, et donc que la grâce de la sainteté, n’est en rien une affaire de conquête, mais une question d’ouverture et d’accueil. Que cette grâce est un don à accueillir, non un droit à conquérir ! Exactement comme il en va, sur le plan biologique, du don de la vie. Qui de nous en effet est à l’origine de sa propre vie ? Personne évidemment ! Eh bien, il en va exactement de même pour le don de notre filiation divine : elle nous est accordée gratuitement, sans le moindre mérite préalable de notre part. Elle nous est toujours déjà offerte depuis le jour de notre baptême. Il nous suffit de l’accueillir avec gratitude pour la laisser se déployer en nous en toute sa plénitude. Or c’est là justement que se situe, pour nous, toute la difficulté ! C’est qu’il nous répugne de nous placer en une telle attitude d’accueil et de disponibilité, tant notre prétention est grande à vouloir nous hisser nous-mêmes à hauteur divine, alors qu’en réalité, c’est Dieu lui-même qui, par sa naissance dans notre condition humaine, s’est abaissé jusqu’à nous et qui, en Jésus, s’est contracté en forme d’homme afin de nous élever jusqu’à Lui !
Tout le mérite de la vie des saints, quels qu’ils soient, c’est de nous révéler cela : tous, ils ont fait l’expérience d’atteindre ce qu’un maître spirituel de notre temps a appelé le « point zéro » : ce lieu où l’homme fait la douloureuse, mais salutaire expérience qu’il ne peut plus avancer, ni faire un pas de plus sur la voie qui mène à Dieu, et que nous n’avons donc plus d’autre recours que de nous abandonner à la miséricorde divine ! « Ascèse du cœur, contrit et humilié, (qui devient) offrande à Dieu de notre propre échec et (…) accueil complet de sa grâce » !
Oui, voilà ce que nous révèle la sainteté chrétienne… et le chemin qu’il nous faut parcourir pour l’atteindre : c’est le passage de la sainteté désirée à la pauvreté consentie et offerte, de manière à ce que puisse resplendir en nous la gloire de Dieu, et que nous devenions à la fois réceptacle et reflet de sa miséricorde, manifestée en nos vies et illuminant nos visages. C’est là, et là seulement - non dans nos mortifications ou prouesses ascétiques, nos efforts tout humains - que réside notre véritable image et ressemblance avec Dieu ! Mais que de dépouillement cela suppose ! De sorte que si la sainteté chrétienne est sans mérite de notre part - c’est, je l’ai déjà dit, un don de Dieu ! -, elle n’est cependant pas sans mérite pour nous : elle suppose en effet que nous consentions à la grâce. C’est là notre part, et c’est là tout notre mérite. L’une des préfaces que nous chantons pour la fête des saints nous le dit à merveille, quand elle nous fait chanter que « Dieu est glorifié dans l’assemblée des saints et que, quand il couronne leurs mérites, ce sont ses propres dons qu’il couronne » ! Demandons à tous les saints que nous célébrons aujourd’hui d’intercéder en notre faveur et qu’ils nous accordent le secours de leur prière afin que nous aussi, nous devenions comme eux et avec eux reflets de la miséricorde divine. Amen.

F. P-A