Chers frères et sœurs, en ce jour de la fête des saints Pierre et Paul, nous venons d’entendre, dans la version de saint Matthieu, le récit parallèle à celui que nous entendions, il y a juste dix jours, dans l’évangile de saint Luc. L’événement est en effet le même : c’est ce que la tradition ecclésiale a appelé la « confession de Césarée », ce moment-clef dans la vie des apôtres qui a scellé de manière définitive la destinée commune de Jésus avec ses disciples.
Mais si l’événement est le même, chacun des deux évangélistes en a cependant souligné des aspects différents. Saint Luc insiste sur le fait que le disciple n’est pas au-dessus de son maître, qu’il en partage donc la condition, de gloire, sans doute, mais aussi et de peine : « Celui qui veut marcher à ma suite, nous avait-il dit, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive ! »
Dans le récit que nous venons d’entendre, saint Matthieu, lui, rétrécit l’angle de vue et le ramène sur la seule figure de Pierre, le prince des Apôtres, sur qui Jésus dit vouloir édifier son Église : « Pierre, tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église », à quoi sont corrélées, d’abord une promesse : « La puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle », et ensuite une mission particulière : celle de « lier » ou celle de « délier », dont Jésus souligne cependant aussitôt toute la gravité puisque - dit-il à Pierre - « tout ce que tu auras lié ou délié ici-bas, restera lié ou délié dans les cieux ».
Comment comprendre ces paroles ? Visent-elles un pouvoir discrétionnaire – une sorte de pouvoir de vie ou de mort - dont Jésus investirait Pierre et, à travers lui, tous ceux qui, au fil des siècles, auraient à porter la charge d’édifier l’Église ? Il me semble que non. Je préfère plutôt y voir un sérieux avertissement que Jésus adresse à ceux qui assument une charge pastorale. En clair, il s’agirait d’attirer leur attention sur la « gravité » de leur responsabilité. « Attention, leur dirait-il donc en substance, n’oubliez pas que la charge que vous avez reçue ne vous donne aucun pouvoir sur ceux qui vous sont confiés. Surtout, soyez prudents et circonspects ; n’oubliez pas en effet que les décisions que vous prenez dans le temps présent peuvent avoir des conséquences irréversibles, revêtir un caractère définitif, un poids d’éternité, car ce que vous aurez lié ou délié sur terre restera lié ou délié dans les cieux ! »
Mais concrètement, comment et où trouve à s’appliquer un tel avertissement de Jésus ? J’en vois au moins deux. Le premier concerne le ministère de la cura animarum sous la forme spécifique de la guérison des péchés. Je veux évidemment parler du ministère du pardon et de la miséricorde, tâche pastorale par excellence. En ce domaine, l’enseignement ordinaire du pape François est lumineux. « Ne faites pas du confessionnal, rappelle-t-il aux prêtres, un tribunal et encore moins une salle de torture » ! Que ce soit « le lieu de la miséricorde du Seigneur : un lieu qui nous stimule à faire le bien qui est possible » (Evangelii Gaudium, § 44), et non un « lance-pierre » qui servirait à asséner à la figure des gens des lois morales intenables (cf. Amoris Laetitia, § 305). Agir ainsi, souligne-t-il, c’est le fait, non pas d’un véritable pasteur, mais d’« un cœur fermé qui se cache (…) derrière les enseignements de l’Église pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité », les situations, souvent complexes, des personnes. Et agir ainsi, c’est justement « lier » la personne, non la « délier » : l’enfermer dans son péché, non la libérer pour l’aider à « grandir dans la vie de la grâce et dans la charité » (Ibid.)
Saint Benoît, du reste, ne parle pas différemment quand il évoque la sollicitude pastorale de l’abbé envers les frères qui ont failli. « Qu’il sache, lui rappelle-t-il avec force, qu’il a reçu le soin d’âmes malades et non un pouvoir tyrannique sur des personnes saines » (RB 27) ! Et il poursuit : « Qu’il imite plutôt l’exemple de tendresse du bon pasteur qui, laissant dans la montagne 99 brebis, partit à la recherche de l’unique brebis qui s’était perdue ». Ce que Benoît commente aussitôt : « Il eut, de sa faiblesse, une si grande compassion qu’il daigna la charger sur ses épaules sacrées et ainsi la ramener au troupeau ».
Oui, voilà ce que signifie en premier lieu « lier » ou « délier » : non pas, on le voit mieux maintenant, un pouvoir de vie ou de mort tyrannique sur les personnes, mais, bien plutôt, comme Jésus, au tombeau de Lazare, un « devoir répondre » de leur vie - ou de leur mort - en les aidant ou non, à se délier des bandelettes qui les empêchent de vivre vraiment, de se donner pleinement, de marcher joyeusement sur les voies de l’amour
À ce premier domaine d’application du « lier » et du « délier », on peut encore en ajouter un deuxième. C’est celui qu’évoque Jésus quand il reproche aux pharisiens de « lier » de pesants fardeaux sur les épaules des gens, tout en se refusant eux-mêmes de les toucher du doigt (Mt 23, 4) ! Dans la tradition monastique qui est la nôtre, ce « lier » et « délier » touche en particulier à la question de la dispensatio : cet art délicat et difficile de discerner et d’ajuster les choses en fonction du tempérament ou des dispositions personnelles de chacun. Par exemple : la question de savoir jusqu’où maintenir un ordre ou le suspendre ? Le lier ou en délier ? Ou encore : Quand accorder une dispense et quand la refuser ? Quand lier à un devoir, estimé non négociable ou, au contraire, délier, fût-ce partiellement, d’une obligation commune ? Bien des questions dans lesquelles, pour le pasteur, il n’est pas toujours facile de voir clair, ou plutôt si : il voit clairement combien en ces matières, il est tellement facile de se tromper… au risque d’être ou trop exigeant… ou trop conciliant ! Il gagnera alors à se souvenir de la double recommandation que saint Benoît adresse à l’intention de l’abbé (RB 64). La première, c’est qu’« une fois établi, il pense sans cesse à la nature du fardeau qu’il a reçu et à Celui à qui il devra rendre compte de son administration ». Et la deuxième, c’est « qu’il garde toujours devant les yeux sa propre faiblesse, en se souvenant qu’il ne faut pas broyer le roseau déjà éclaté ». Et cela, précise Benoît, vaut pour les deux domaines du « lier » et du « délier » que je viens de mentionner. Pour le soin des âmes et la guérison des fautes : « Que, dans la correction même, l’abbé agisse avec prudence et sans excès, de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase ». De même, pour la dispensatio dans les charges à confier : « En ce domaine, qu’il soit prévoyant et circonspect ; qu’il discerne et tempère toute chose, en pensant à la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait : Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un seul jour ».
Agir avec prudence et sans excès, avec prévoyance et circonspection » : oui, voilà quelles doivent être les quatre « marques » de la sollicitude pastorale dans l’art de lier et de délier ! En ce jour où nous faisons mémoire d’eux, demandons aux apôtres Pierre et Paul la grâce de pouvoir les imiter, eux, qui, par l’expérience qu’ils ont faite de leurs propres misères, ont appris à porter sur les autres un regard de compassion et de miséricorde. Et, en ce jour de ma fête, priez pour que je puisse faire mienne cette recommandation de l’apôtre Pierre : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, non par contrainte, mais de bon gré. (…) N’exercez pas un pouvoir autoritaire sur ceux qui vous sont échus en partage, mais devenez les modèles du troupeau » (1 Pi 5, 2-4).

F. P-A