De la doctrine de saint Bernard, nous connaissons et apprécions surtout sa théologie sponsale, si merveilleusement mise en lumière par la collection de ses 86 sermons sur le Cantique, où il nous aide à décrypter la relation de l’homme avec Dieu à la lumière de la relation qui unit une épouse à son époux. De même, on aime goûter à l’ardeur de son grand amour pour la Vierge Marie. Il n’est pour cela que de se souvenir de l’une de ses toutes premières œuvres, qui lui valut, parmi bien d’autres, le titre de docteur marial. Je veux évidemment parler des quatre homélies, si brûlantes de ferveur, qu’il a dédiées « à la louange de la Vierge Marie », où il commente mot à mot le récit de l’Annonciation que nous a transmis le troisième Évangile.
Ce que l’on souligne et remarque peut-être cependant moins souvent, c’est le fait que sa doctrine mariale n’est en réalité que l’expression singulière, en la personne unique de Marie, de sa théologie sponsale, et donc que c’est une même sève, puissante et vigoureuse, qui traverse et unifie ces deux volets de la spiritualité bernardine. Pour le dire d’un mot, Marie, comme Mère de Jésus selon la chair, est le modèle par excellence de l’union sponsale de l’âme avec Dieu à laquelle, tous, nous sommes appelés selon l’esprit. par la grâce de notre baptême.
Mais quelle est donc cette sève, « puissante et vigoureuse », que je viens d’évoquer ? C’est une conviction que saint Bernard n’a cessé de moduler de multiples manières, mais à laquelle il a donné un contour très précis et fortement structuré dans son traité Sur la grâce et le libre-arbitre : une conviction qui se résume en un seul mot, mais dont le poids est considérable. Ce mot, c’est celui de « consentement ». Un mot qui renvoie, tout entier, à la place centrale que saint Bernard a voulu réservé à la liberté humaine dans l’œuvre de notre rédemption. Liberté de Marie qui consent à devenir la mère de Jésus ; la liberté de Jésus, qui consent à prendre chair de la Vierge Marie, qui consent à prendre tout de notre condition humaine et qui, pour nous libérer de l’emprise de la mort et du péché, consent à mourir sur le bois de la croix ; enfin la liberté de l’homme appelé, lui aussi, à consentir, c’est-à-dire à accueillir le salut offert en Jésus-Christ, pour en devenir à son tour le coopérateur.
Ainsi, pour saint Bernard, trois mots doivent s’étreindre et se résoudre dans le souffle d’un unique baiser : salut, consentement et liberté. Pas de salut en effet sans notre consentement pour l’accueillir ; mais, semblablement, pas de consentement sans notre liberté, rendue capable de s’ouvrir pour accueillir le salut offert !
Or c’est bien là justement que s’articule le « tout » de saint Bernard car, selon lui, c’est très exactement dans un tel consentement de la liberté humaine à la grâce offerte que se joue, et que se noue, l’union sponsale de l’épouse avec son époux. Et cette union n’est autre que l’accord des volontés qui unit entre elles volonté divine et volonté humaine, là où peut alors se réaliser de manière définitive l’accomplissement du projet de Dieu de rendre l’homme ou la femme, non pas simplement participant de sa divinité - car pour Bernard, c’est trop peu ! - mais même, et bien plus : « coopérateur » du salut, l’homme réalisant en lui, de manière certes limitée mais néanmoins réelle, l’union des volontés qui est au fondement même de l’unité indivise des trois Personnes divines, en même temps qu’elle est la source de l’opération complémentaire et convergente de chacune d’elles dans le cœur de l’homme.
C’est ce que saint Bernard martèlera à la fin de son traité Sur la grâce et la liberté, mettant en concepts ce qu’il avait admirablement « mis en scène », et en images, en commentant le récit de l’Annonciation pour souligner justement, que, privilège entre tous, Marie avait bien été la première, et la plus éminente de toutes les créatures humaines, à avoir été élevée au rang de « coopérateur » de la rédemption.
Suspendant ainsi notre rédemption à la réponse de Marie, Bernard, comme s’il avait été contemporain de la scène, supplie donc la Vierge Marie de ne pas tarder à répondre à l’ange Gabriel, et il lui dit : « Fais-lui donc entendre ta voix, et ainsi il te fera voir notre salut… Réponds une parole et reçois la Parole » !
La « parole à faire entendre », c’est bien sûr la parole de consentement que Marie est invitée à délivrer ; et la parole à recevoir, c’est évidemment le « Verbe fait chair », à qui Marie, par son consentement, donnera naissance.
Bien sûr, ce privilège de la maternité divine est unique et n’appartient qu’à la Vierge Marie, seule, car en elle seule, comme créature humaine, s’est réalisée à la perfection l’entremêlement de la grâce et de la liberté. En elle seule, la liberté humaine s’est pleinement ajustée à la grâce divine, si parfaitement ajustée qu’elles en sont devenues « indistinguables » l’une de l’autre, si bien que le fils auquel Marie donnera naissance, sera tout autant le sien que le fils de Dieu : « non pas deux fils », insistera encore Bernard, « mais bien un seul ! »
Or le plus admirable, cependant, c’est que pour saint Bernard, cet entremêlement de la grâce et de la liberté, tout homme, quel qu’il soit, peut y avoir part, à sa mesure. Il est à l’œuvre, nous dit-il encore, dans toute conversion, quand, prévenus par la grâce, nous disposons notre cœur à agir droitement. Citons Bernard :
« Ce qui a été commencé par la grâce seule ne s’en achève pas moins avec, en même temps, le concours de l’un et de l’autre. Aussi est-ce conjointes et non séparées, ensemble et non pas tour à tour, que la grâce et la liberté opèrent une à une les étapes de leurs progressions. Ce n’est pas en partie la grâce, ni en partie la liberté, mais elles font l’œuvre tout entière par une seule opération indivise : la liberté certes la fait tout entière, et la grâce la fait tout entière, mais comme la grâce la fait tout entière dans la liberté, de même la liberté la fait tout entière par la grâce (De gratia, § 47) ».
Oui, pour saint Bernard, entre la grâce sponsale de consentement accordée à Marie qui préside à la naissance du Christ et cette même grâce accordée à chaque homme qui préside à la conversion, il n’existe aucune différence de nature, mais seulement une différence de degré, car, tous, par Marie, figure de l’humanité restaurée, nous sommes bien appelés, chacun à notre mesure, à avoir part à cette unique grâce mariale qui nous rend, comme elle, « coopérateurs de Dieu et de son salut ».Qu’à Dieu, donc, gloire soit rendue et qu’à saint Bernard, en ce jour de sa fête, s’adresse notre gratitude de nous avoir si lumineusement instruits de cet admirable « entremêlement » où se réalisent les noces de la liberté et de la grâce et où, en même temps qu’elle couronne en nous ses propres dons, la grâce couronne également nos propres mérites (cf. Préface des Saints I).

F. P-A