Ce matin, j'aimerais que nous regardions St Benoît, non pas directement à travers les textes bibliques retenus par la liturgie eucharistique de ce jour, ni même dans sa Règle. J’aimerais avec vous regarder un épisode de la vie de Benoît où nous le rencontrons comme moine, et comme « Abbé » de communautés concrètes.
Nous sommes au tout début de I’ expérience monastique de Benoît. Après un temps de vie solitaire et de luttes contre les tentations à Subiaco, très vite sa renommée se répand. Et voici qu'à la mort de leur abbé, quelques moines d'un monastère voisin s'en viennent chez notre ermite, le priant de marcher à leur tête. Après bien des réticences et des mises en garde, Benoît accepte. Très vite, arrive ce qui était plus ou moins prévisible: les frères se fatiguent d'un tel père dont la rectitude de vie va à l’encontre de leurs manières tortueuses. Après s'être concertés, quelques uns songent même à lui donner la mort, sournoisement. Leur dessein arrêté, ils mêlent du poison à son vin ! Nous connaissons tous la suite de I’ histoire : Benoît étend la main, fait un signe de croix et le vase qu'on tenait à une certaine distance se brise sur le champ.
Alors St Grégoire poursuit ainsi son récit : « Benoît se lève sans différer, le visage calme, l'âme tranquille, » et, réunissant les frères, il prend congé d'eux, en disant. «Cherchez-vous un père selon vos mœurs, parce que, désormais, vous n'avez plus à compter sur moi ». Et le récit se conclut comme suit : « Benoît revint alors au lieu de sa solitude bien aimée et, seul sous le regard du souverain juge, il habita avec lui-même.»
« Il habita avec lui-même
»! C'est-là, me semble-t-il, le secret profond de la vie de Benoît. Il vient de subir un échec cuisant, un rejet - on ne peut plus clair - de la part de ses frères. Il ne se trouble pas ! Il demeure calme et paisible! « II habite avec lui-même »! Qu'est-ce à dire sinon qu'il demeure, avec le Seigneur, dans le Seigneur, et qu'ainsi rien ne peut le troubler. Il lui suffit d'être dans le Seigneur, de descendre en son cœur où il rejoint le Seigneur, son Roc, son Amour, sa Paix !
Benoît est vraiment moine, c'est-à-dire « monos » qui signifie être un', 'unifié', 'simple'. Rien ne peut l'écarter de la présence du Seigneur. Toute sa confiance, il la place en Lui ! « Il est béni, celui qui met sa confiance dans le Seigneur, celui dont le Seigneur est l'espérance. » C'est là, I ‘antienne retenue encore aujourd'hui comme ouverture de la liturgie eucharistique. Et l'antienne de communion reprend, quant à elle, deux versets des béatitudes qui correspondent bien à l'épisode que je viens d'évoquer: « Heureux les pauvres de cœur: le Royaume des cieux est à eux ! Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu! »
Par son attitude, Benoît nous traduit en exemple tout ce qu'il a voulu nous transmettre à travers sa Règle. Il jouit vraiment d'un cœur humble, d'un cœur dilaté, libre...pour courir dans la voie des commandements de Dieu avec une indicible douceur d'amour.
Benoît, vraiment moine, vraiment disciple du Christ, se montre aussi vraiment père. C'est d'ailleurs parce qu'il était vraiment disciple et fils qu'il devint vraiment maître et père. Et quel père ! Un père tout donné à ses frères, tout entier à leur service, ne cherchant qu'à correspondre au désir de Dieu sur eux. Devant le revirement de ses fils, il va jusqu'au bout de son rôle de père : les laissant libres. Comment eut-il pu en être autrement ? Pour lui, le père a autorité sur ses fils, ce qui veut dire, selon l'étymologie du mot, qu'il est appelé à les faire grandir dans l'amour et dans la liberté. Cela n'est possible que si lui-même est libre. En cela, Benoît est bien disciple de Jésus qui désire toujours que nous soyons des hommes libres.
La parole d'un tel père, son enseignement, se transmet avant tout par la paix qui émane de lui et par un amour fou, de Dieu et de ses frères, qui laisse toujours l'autre libre. Une telle parole ne peut pas ne pas atteindre un jour le cœur de ses disciples ! C'est ce même Père qui, aujourd'hui encore, veut nous atteindre tandis qu'il nous invite à l'écoute de notre cœur profond, à chaque instant: « Ecoute, mon fils, les instructions du maître et prête l'oreille de ton cœur; accepte les conseils d'un vrai père et suis-les effectivement. »
Ecoute, c'est là le premier mot, le b.a.ba de toute vie de disciple selon Benoît, en fait, de tout disciple de Jésus. Ecoute du père, du frère, écoute de celui que le Seigneur nous donne comme père, comme frère, sur notre route. Plus profondément, écoute de I' Esprit de Jésus qui nous invite à retourner au Père par le chemin de l'obéissance dans cette école de I' amour qu'est le monastère. Oui, écoute et tu parviendras...tel me semble le plus bel encouragement que nous offre cet épisode de la vie de Benoît que je viens d'évoquer. Ecoute, et tu parviendras à ne rien préférer à I' amour du Christ, dans un cœur libre et pacifié.
Alors tu saisiras la portée de Ia sentence bien connue: « Sois dans la paix et des milliers autour de toi seront sauvés ». Alors aussi tu comprendras pourquoi Benoît est Père des moines d'Occident, et pourquoi encore il est devenu Patron de I' Europe.

F. J-M