La parabole : le bon sens bousculé
« Si l’un de vous a cent brebis, et que l’une d’entre elles venait à se perdre, lequel d’entre vous ne quitterait pas les 99 autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée… jusqu’à ce qu’il la retrouve ? »
Dans ce qu’elle a d’excessif, l’image employée par Jésus dans la parabole que nous venons d’entendre est pour le moins suggestive ! Voyons d’abord l’excès ; nous pourrons alors voir ce qu’elle nous révèle de Dieu et des sentiments du Christ.
D’abord l’excès. À qui, en effet, viendrait l’idée d’abandonner ce qu’il est sûr de tenir, pour se lancer à la recherche, aléatoire et peut-être même vouée à l’échec, de ce qu’il a perdu ? Un tel homme, ne le taxerait-on pas de folie ? La sagesse populaire nous le dit bien : Un « tiens » – et quel « tiens » : 99 brebis ! - , ne vaut-il pas mieux, en effet, que « deux, tu l’auras » - et quel « deux » : ici une pauvre petite brebis égarée qu’on n’est même pas sûr de retrouver et qui ne fait donc pas le poids à côté des 99 autres qui, elles, sont restées à l’enclos ?
Le simple bon sens voudrait donc qu’on n’aille pas se mettre en peine de partir à la recherche, très incertaine, de ce que l’on a perdu… alors que, dans le même temps, en laissant sans surveillance ce que l’on n’a pas perdu, on court le risque, finalement bien plus certain, lui, de perdre, même ce qui nous reste ! Comme le dit encore un autre dicton populaire, « le jeu n’en vaut vraiment pas la chandelle » !
Or, justement, la parabole que nous venons d’entendre vient bousculer ce que le bon sens élémentaire nous dicterait pourtant de ne pas faire : lâcher ce que l’on tient sûrement, pour aller à la recherche de ce que l’on n’est même pas sûr de retrouver !
Ce que, dans son excès, la parabole de la brebis perdue nous révèle, c’est donc que, pour Jésus, un tel bon sens ne tient pas. Elle nous révèle que pour lui, le salut de l’homme, quel qu’il soit - parce qu’il est unique et donc irremplaçable - n’a pas de prix ; ou plutôt - mais c’est la même chose – elle nous révèle que la vie de l’homme, la vie de chaque homme - aussi loin qu’il se soit égaré dans le désert de sa vie ou du péché - a un tel prix aux yeux de Dieu, que, pour sauver cet homme, il n’hésite pas un instant à prendre le risque de tout perdre, tout ce qui lui reste… y compris son bien le plus précieux : sa propre vie ! À travers cette parabole, ce que Jésus veut donc nous dire, c’est qu’il est lui-même ce berger qui, laissant les 99 brebis qu’il n’a pas perdues, n’a de cesse de retrouver à tout prix, à n’importe quel prix, l’unique qui s’est égarée !
Le prix de l’homme, c’est le sang du Christ ! Un triple éclairage : Jean, Paul et Pierre.
En fait - vous l’aurez peut-être vous-mêmes remarqué -, ce que la parabole de saint Luc nous présente sous la forme d’un récit, ce n’est rien d’autre que l’affirmation que Jésus tient sur lui-même dans l’évangile de Jean. Tel le berger de la parabole, Jésus est en effet celui qui « est descendu du Ciel » - qui a renoncé à son bien le plus précieux : la condition divine qu’il partageait de toute éternité avec son Père - « pour faire non pas [sa] volonté, mais la volonté de celui qui [l’] a envoyé ». Et cette volonté, nous la connaissons. Jésus le précise aussitôt après : c’est justement que « je ne perde rien de tout ce que le Père m’a donné – que je ne perde aucune des brebis qu’il m’a confiées -, mais que je le ressuscite au dernier jour » (Jn 6, 38-39) !
Oui, voilà ce que la parabole de Luc vient illustrer et mettre en récit : c’est le fait que tout homme, chaque homme, est tellement précieux aux yeux de Dieu, qu’Il ne calcule pas le prix à payer pour le sauver de la mort et le ramener à la vie. Et ce « prix », c’est tout autant le don que le Père nous a fait de son Fils, que le don que nous a fait le Fils lui-même de sa propre vie.
Saint Paul nous l’a rappelé avec force dans la deuxième lecture : « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions pécheurs » (Rom 5, 8). L’apôtre Pierre ne dira pas autre chose, mais en recourant au symbole du sang versé, quand il écrira aux destinataires de sa première lettre que « ce n’est par rien de corruptible, or ou argent, que nous avons été sauvés, mais par un sang précieux, comme d’un agneau sans reproche et sans tache, le Christ Jésus » (1 Pi 1, 18). C’est donc cela que nous révèle la parabole de Luc : que ce qui fait le prix de l’homme, ce qui fait sa valeur et son mérite, c’est le sang du Christ : le sang qu’il a versé, pour nous sauver !
Un premier prolongement : la dévotion au côté transpercé de Jésus
Vu dans cette perspective, rien d’étonnant alors à ce que l’Église ait aimé contempler dans le côté transpercé de Jésus, dans ses cinq plaies, lieu d’où s’est répandu son sang précieux, les « portes » qui nous ouvrent l’accès au cœur de Dieu, la source vive d’où s’écoule, depuis la passion de Jésus, et jusqu’à la fin des temps, le flot intarissable de son amour pour nous !
C’est ainsi, par exemple, que dans son 61ème sermon sur le Cantique (§ 4), saint Bernard, dans un jeu de mots plein de saveur, aimera comparer les clous qui ont transpercé le corps de Jésus à des clefs qui nous ouvrent l’accès au cœur de Dieu. Oui, s’exclame-t-il, « le clou le proclame, la blessure le proclame : oui, vraiment, Dieu est dans le Christ se réconciliant le monde ». Et il poursuit : « Le secret de son cœur paraît à nu par les trous percés dans son corps ».
Plus loin, dans le même sermon, il ajoutera même : « Comment ses entrailles ne paraîtraient-elles pas par ses blessures ? » Puis, poussant l’audace d’un « tu-à-toi » familier avec Jésus, il lui dira : « Où, mieux, que dans tes blessures, pourrait éclater en pleine lumière que, toi, Seigneur, tu es doux et indulgent, plein de miséricorde ? »
Propos qu’il conclut alors (§ 5) : « Oui, mon mérite c’est la compassion du Seigneur ; et donc, aussi longtemps que le Seigneur ne sera pas à court de compassion - et comment le pourrait-il ? – de même, moi non plus je ne serai pas à court de mérite. »
Un deuxième prolongement : la vie sacramentelle
Oui, chers frères et sœurs, en ce jour où l’Église nous invite à contempler le cœur sacré de Jésus, allons, nous aussi, nous réfugier dans le trou du rocher, là où nous pourrons au mieux entendre les battements du cœur de Dieu : sa crainte lancinante de voir se perdre l’un quelconque de ses enfants et qui le pousse, lui le premier, « à tout quitter », tout ce qu’il a, pour suivre l’homme jusqu’au plus loin de son désert afin de l’en arracher et le rendre participants de sa vie divine !
Pour cela, allons nous abreuver au vase sacré de son cœur, là d’où il répand sur nous les dons généreux de sa miséricorde (cf. Rom 9, 23). Oui, courons aux sources d’eau vive du salut qui s’écoule des cinq plaies du corps de Jésus. Avec empressement, allons nous abreuver aux sacrements de l’Église d’où s’écoule jusqu’à nous la vie divine.
Commençons ainsi par raviver le sens de notre baptême et de notre confirmation qui, aux sources de notre vie chrétienne, nous ont fait naître à la vie divine et qui, tels les deux pieds de Jésus, nous ont mis en marche à la suite du Christ.
Ensuite, allons chercher secours auprès de ses deux mains : la main de l’eucharistie par laquelle il nous offre, chaque jour, le pain généreux de sa présence et de sa parole ; et la main tendue de la réconciliation qu’à chaque fois il nous offre pour nous relever lorsque nous tombons sur le chemin.
Enfin, aux derniers jours de notre vie, lorsque les forces commenceront à décliner, allons nous engouffrer en son côté transpercé, pour y recevoir non plus un baptême d’eau comme au jour de notre naissance, mais pour une immersion dans l’huile sainte de l’onction des malades, afin que, là aussi, comme saint Bernard, nous puissions dire, une dernière fois, à la plus grande gloire de Dieu et de sa miséricorde infinie : « Tout mon mérite, c’est la compassion du Seigneur ». Amen.

F. P-A