La résurrection : une supercherie ?
La page d’évangile que nous venons d’entendre se terminait par ces mots : « Cette explication s’est propagée chez les juifs jusqu’à aujourd’hui ».
Cette affirmation - nous l’avons également entendu - vient au terme d’un bref récit où l’évangéliste Matthieu rapporte comment, face à la découverte du tombeau vide, s’est aussitôt propagée, parallèlement et comme simultanément, une double version du même fait.
- D’abord la version des femmes venues de bon matin au sépulcre et qui se trouvent chargées d’annoncer aux disciples une nouvelle inouïe qui, très tôt, a fourni les trois premiers et principaux articles de notre Credo : « Jésus, celui qui avait été crucifié sous Ponce Pilate, qui a été mis au tombeau, eh bien, Il est ressuscité ! »
- Puis, seconde version, il y a celle, concurrente, des gardes qui, eux, ont été achetés à prix d’argent pour répandre le bruit selon lequel ce serait les disciples de Jésus qui auraient emporté son corps, laissant ainsi sous-entendre que le message de la résurrection, diffusé par les disciples de Jésus, ne serait qu’une pure mystification !
Bref, plus que devant un conflit d’interprétation autour d’un même fait, nous nous trouverions devant une double tromperie croisée. Ou bien on aurait à faire à une supercherie dont les juifs accusent les disciples qui, selon eux (les juifs), auraient enlevé le corps de Jésus pour faire faussement croire à sa résurrection ; ou bien on aurait affaire à un mensonge dont l’évangéliste charge les juifs qui, selon lui (l’évangéliste), ont construit de toute pièce la version d’une profanation du tombeau afin de disqualifier intentionnellement - et tout aussi faussement - l’authenticité du témoignage des disciples.
Le conflit des interprétations : où trouver le sens ?
Évidemment, pour l’évangéliste Matthieu, il n’y a pas photo ! Pas question pour lui en effet de mettre en doute que Jésus soit ressuscité. Le tombeau vide en est le signe éclatant. Si, donc, il y a supercherie, elle vient non pas des disciples, mais bien uniquement des juifs !
Mais, pour nous, lecteurs de l’évangile qui entendons ce récit 21 siècles plus tard et qui sommes laissés face à cette double interprétation contradictoire d’un même fait - le tombeau vide - quelle version retenir ? Est-ce que la résurrection est « vraiment vraie », ou s’agit-il d’une vraie supercherie ? Qui, donc, faut-il croire et surtout comment trancher ?
Pour y voir plus clair, prenons un exemple emprunté à un autre domaine que celui des vérités de la foi. Imaginons un chêne aux ramures majestueuses. Et devant lui, deux hommes. Disons : un menuisier et un pèlerin de saint Jacques. Devant cet arbre, le même pour tous les deux, comment, à votre avis, vont-ils réagir ? Il est fort à parier que le premier, une fois l’arbre abattu, aura vite fait d’évaluer le parti qu’il pourrait en tirer pour tel meuble à construire. Au grand dam de l’autre qui, lui évidemment, peut-être épuisé par une longue marche sous un soleil de plomb, rêve de profiter de son ombre ! Un même fait donc, mais quelle différence de lecture !
De cet exemple tiré de l’expérience commune, quelle leçon pouvons-nous tirer ? Au moins deux. La première, c’est qu’en soi, un fait ou une chose n’a pas de sens, donné d’avance ; et donc que c’est à nous que revient la charge de les soustraire à leur insignifiance, et même à leur non-sens.
Ensuite, deuxième leçon : que cette signification que nous donnons aux choses vient de l’horizon à partir duquel nous les regardons, et donc de la grille d’interprétation que nous utilisons pour en décrypter le sens. Non pas évidemment un sens dans l’abstrait, mais le sens que cela a pour moi. Reprenons nos deux exemples. Selon que vous êtes menuisier ou pèlerin, vous verrez dans l’arbre, ou bien le meuble à construire, ou bien l’ombre à rechercher. Du coup, l’arbre sort de son insignifiance et surtout de son indifférenciation parce que, désormais, un peu comme Brassens, « auprès de son arbre », vous l’avez placé dans un horizon qui lui donne sa valeur et surtout lui confère saveur pour votre vie ! Du coup, pour le pèlerin, le chêne où il a trouvé de l’ombre, ne sera plus un chêne parmi d’autres, indifférencié, mais ce chêne-là, unique, qui, après une longue journée de marche, sous une chaleur torride, lui a offert une protection inespérée !
Et la page d’évangile ?
Revenons maintenant à la page d’évangile. Ce que je viens de dire vaut également pour la découverte du tombeau vide, le matin de Pâques.
Parce que les juifs, à cause de leur hostilité - et plus encore les gardes assignés à la surveillance du tombeau mais extérieurs à toute l’affaire - ne pouvaient se prévaloir d’aucune histoire commune avec Jésus, ils se sont trouvés, les uns comme les autres, incapables d’interpréter correctement le fait qui s’offrait à leurs yeux, et donc incapables de lui donner une signification : cela n’avait tout bonnement aucun sens pour eux ! D’où ce mensonge que les juifs se sont pressés de construire, et que les gardes, eux, se sont sans doute d’autant plus vite empressés de diffuser qu’on leur avait graissé la patte !
À l’inverse, les disciples de Jésus, eux, qui avaient partagé sa vie durant 3 ans, qui l’avaient accompagné sur les routes de Galilée, qui l’avaient vu accomplir des prodiges, des signes et des miracles, qui l’avaient également entendu annoncer les événements qui marqueraient la fin de sa vie, et même qu’ils les avaient vus : voilà que, tout à coup, avec le signe du tombeau vide, tout s’éclairait. Ils disposaient enfin d’une clef pour interpréter toute leur histoire commune, vécue avec Jésus ; voilà que même sa mort et sa passion, si incompréhensibles et même choquantes au premier abord, prenaient enfin un sens !
Et nous maintenant ?
Mais pour nous maintenant, direz-vous, qu’en est-il ? Le signe du tombeau vide restera-t-il à jamais un événement irrémédiablement passé sans plus aucun message nous à délivrer, le « vide du tombeau » devenant alors simple béance, un « néant » sans fond ? Ou, au contraire, peut-il, aujourd’hui encore, venir faire sens dans chacune de nos vies, le « vide du tombeau » devenant alors un espace libre, offert à un sens en attente d’accomplissement ?
À chacun, bien sûr, de donner réponse à cette question. Mais une chose est certaine : la réponse que nous lui donnerons dépendra de l’histoire que nous voudrons, ou non, tisser avec Jésus :De la place que nous Lui accorderons dans notre histoire ;De la manière dont nous le laisserons venir éclairer de sa présence ce que nous sommes appelés à vivre ;
dans le mesure aussi où nous le laisserons nous dire le « plus oultre » vers où il nous envoie : ces terres de Galilée où il nous promet de le voir.
Et soyons en sûrs ! Ce « plus oultre » est à notre porte et même à notre portée : ce n’est autre que la terre de nos vies, en espérance de plénitude et de moisson.
Oui, frères et sœurs, ce que nous dit le message du tombeau vide, c’est que Pâques n’est pas réservé à un lendemain, sans cesse reporté au-delà de l’horizon de notre présent. Bien au contraire : Le message de Pâques est pour aujourd’hui, ici et maintenant. Vous en voulez la preuve ? Quand Jésus apparaît, ressuscité, devant ses disciples, leur a-t-il jamais dit « à demain » ? Non ! mais bien plutôt « Shalom », ce que nos textes liturgiques traduisent de manière peut-être trop sophistiquée par « la paix soit avec vous », mais qu’en réalité il faudrait traduire de manière beaucoup plus prosaïque : simplement par « Bonjour », exactement comme dans le langage courant nous nous disons les uns autres « salut ! »
Et ce « bonjour », nous avons cinquante jours pour en découvrir toute la beauté !
Alors au nom du Christ ressuscité, laissez-moi vous dire : « Bonjour ! »

F. P-A