Cher F. Robert, nous voici, tes frères du Désert, les membres de ta famille et tes amis, réunis autour de toi pour célébrer le 50ème anniversaire de ta première profession monastique. Pour ce jour d’action de grâces, tu as souhaité que nous reprenions les lectures prévues pour le 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes, jour où tu fis effectivement ta première profession, il y a 50 ans.
En fait, comme tu t’es plu à me le rappeler, c’est un peu le hasard qui l’a voulu ainsi. De fait, à l’époque, pour être vraiment sûr de bien respecter les délais prescrits par le droit canonique de 2 ans accomplis après la prise d’habit, on émettait sa première profession exactement 2 ans et un jour plus tard. Or, pour toi, m’as-tu dit, sans l’avoir ni prémédité ni même volontairement choisi, la date de ta prise d’habit ayant été fixée d’autorité un 10 février, ce serait donc, deux ans et un jour plus tard, soit le 11 février, en la mémoire de Notre Dame de Lourdes, qu’aurait lieu ta première profession. Hasard, mais aussi, m’as-tu confié, signe de la providence puisque, sans que tu l’aies cherché, cela scellait d’une nouvelle façon l’acte de consécration à la Vierge Marie que tu avais fait pendant ton service militaire, en Algérie… ce qui t’a également amené à m’écrire sur un petit billet que « Marie était bien présente à mes noces ».
Quoi qu’il en soit, il y a 50 ans, en 1966, le 11 février, nous n’étions pas encore entrés en carême. Rien n’empêchait donc qu’à cette date, l’on célébrât effectivement des noces, et il en fut bien ainsi ! 50 ans plus tard, en 2016, cette année donc, le carême ayant commencé juste la veille, le 10 février, si nous avions voulu jubiler avec toi, à la date anniversaire exacte, sans pour autant rompre le jeûne de carême, à peine commencé, nous aurions alors dû changer non pas l’eau en vin, mais le vin en eau ! Ce dont nous n’avions, bien sûr, ni la capacité, ni surtout le désir, car, rappelle la sagesse biblique, le vin n’est-il pas fait pour réjouir le cœur de l’homme (Ps 104, 15) ? Et que seraient des noces sans vin ?
C’est qu’effectivement, pour rendre visibles et sensibles des réalités spirituelles, la logique de notre condition corporelle exige que nous donnions aux réalités spirituelles un ancrage solide dans les réalités matérielles, qui en deviennent, de ce fait, le signe sensible. Logique de l’incarnation donc, selon laquelle ce qui est premier, c’est le corporel ; ne vient qu’ensuite le spirituel. Logique à laquelle, d’ailleurs, ne déroge pas celle des sacrements ! Ainsi le vin, versé en libation, est-il le signe de l’alliance que Dieu veut sceller avec l’homme ; et l’ivresse qu’il procure, le signe de la joie promise à tous ceux qui ont accepté d’entrer dans cette Alliance.
Jésus, qui partagea pleinement notre condition humaine, savait très bien tout cela. Il savait très bien le poids des réalités sensibles pour dire des réalités spirituelles. C’est la raison pour laquelle - nous l’avons entendu dans l’évangile de ce jour - invité à Cana pour un repas de noces, afin d’éviter aux jeunes mariés le déshonneur de n’avoir plus de vin à servir, Jésus s’inclina devant la supplique de Marie, sa Mère ; et à sa demande, il accepta d’accomplir son premier « signe » : de transformer de l’eau en vin ! Et excusez du peu ! Six jarres d’eau, remplies à ras bord - soit environ 120 litres par jarre, disent les notes savantes – ; et en plus : toute cette quantité, transformée en vin de qualité supérieure au précédent ! Bref : un grand cru versé en abondance,… tout à l’inverse de l’usage habituel selon lequel on sert effectivement d’abord plutôt le bon vin, et ensuite seulement, une fois que tout le monde est bien éméché, et donc moins regardant, de la piquette !
Mais qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir signifier, pour nous aujourd’hui, qui célébrons, avec toi, cher f. Robert, ton jubilé de profession ? C’est toi-même qui nous offre la réponse à travers un texte de Jean-Jacques Olier que tu m’as communiqué. Tu me permettras sans doute de le citer aujourd’hui. Que dit ce texte ? D’abord que les noces de Cana étaient le signe mystérieux des noces que Jésus est venu célébrer avec l’humanité tout entière : épousailles avec la nature humaine, réalisées par l’Incarnation en la personne de la Vierge-Marie. Ensuite, que cette grâce des épousailles du Verbe avec le genre humain en général est aussi appelée à se communiquer à chaque âme individuelle en particulier, et que cette communication de grâces se réalise par notre communion eucharistique au corps et au sang du Christ, qui est, pour chacun de nous, « l’extension et la continuation de l’Incarnation ».
Dans la foulée, le même auteur précise sa pensée : « Par la communion, Il - c'est-à-dire le Christ - met l’âme dans une unité parfaite avec Lui,… imprimant en elle des sentiments conformes aux siens ». Et il continue, je le cite toujours : « Cette unité, Il la commence par le baptême, Il la continue par la confirmation et Il l’achève par la sainte communion. C’est là le point parfait du mariage de notre Seigneur avec l’âme où Il se fait parfaitement un avec elle, où Il la fait être avec Lui une même chose, de même qu’Il est un avec son Père et que son Père est un avec lui ».
Ce que dit là le mystique français du XVIIe s., saint Benoît nous le dit pareillement à la fin du Prologue de sa règle. Lui aussi nous invite à une telle communion quand il encourage celui qui s’engage dans la vie monastique « à persévérer jusqu’à la fin » en cette école de la charité qu’il a instituée, là où, dit-il, l’on apprend « à participer par la patience aux souffrances du Christ, afin de mériter d’avoir part un jour à la gloire de sa résurrection ». Ecole de patience donc et mais aussi école de communion au mystère du Christ où se transforme, peut-être pas l’eau en vin, comme aux Noces de Cana, mais certainement - espérons-le du moins - notre vieil homme pour qu’il devienne homme de lumière !
N’est-ce pas ce vers quoi un autre mystique français, du XIIe siècle celui-là, je veux parler de saint Bernard, tournait aussi notre regard quand, après deux autres comparaisons - celle de la goutte d’eau dans le vin et du fer dans le feu - il ajoutait celle de l’air au contact de la lumière : « de même - je le cite - que l’air, inondé de la lumière du soleil, se transforme lui-même en clarté, si bien qu’on le croirait être la lumière plutôt qu’être illuminé, ainsi sera-t-il nécessaire que, chez les saints, tout attachement humain se liquéfie d’une façon indicible et se déverse totalement dans la volonté de Dieu » (Traité sur l’Amour de Dieu, § 28).
Tel est donc bien le terme vers lequel nous tendons : une transfusion de notre volonté humaine dans la volonté divine de sorte, comme le dit Ælred, un autre mystique cistercien du XIIe s., que « la volonté humaine consente à tout ce que la volonté divine prescrit et qu’il n’y ait pour elle aucune raison de vouloir ceci ou cela, sinon de savoir que Dieu le veut » (Miroir II, § 53).
Voilà donc, cher F. Robert, de quoi est signe le miracle du vin à Cana et voilà à quelle ivresse ces noces nous conduisent : à une telle ébriété de la volonté humaine qu’elle en vient à s’oublier elle-même et, dans l’obéissance d’une charité infuse, à ne faire plus qu’une avec la volonté divine. Il me reste alors cette question à te poser : est-ce bien ce vin de sobre ivresse que tu désires verser dans la jarre de ta vie ?

F. P-A