Scandale de l’abaissement de Jésus
Dans le chapitre 2 de l’épître aux Philippiens, saint Paul a inséré une des plus anciennes hymnes liturgiques de l’Église primitive. Elle constitue aussi l’une des toutes premières tentatives de la foi chrétienne pour chercher à rendre compte du mystère de salut caché dans ce qui fut, pour les premiers chrétiens, un scandale absolument incompréhensible et auquel, nous, nous nous sommes trop habitués : la mort ignominieuse de Jésus sur le bois de la croix. Quelle audace en effet, mais surtout quelle folie d’oser proclamer, comme le firent nos Pères dans la foi, qu’une telle mort puisse être source du salut pour le monde entier !
Pour rendre compte de ce mystère du salut, qui passe par la voie de l’abaissement et de l’humiliation de Jésus, saint Paul a forgé une expression que nous avons tous en mémoire : la kénose. En Jésus, dit-il, Dieu s’est « anéanti » ; Il s’est « vidé de lui-même » ou, comme il le dit encore, Il s’est « dépouillé » de sa condition divine, pour revêtir la « forme du serviteur », la « condition d’esclave ».
Cet abaissement de Jésus en la « condition de serviteur », et la pleine conscience que lui-même avait que telle était bien sa condition - oserions-nous dire : que telle était bien sa nature ? - , la scène du lavement des pieds, que nous venons d’entendre, nous le révèle en acte : voici que Jésus, qui se sait pourtant « maître et Seigneur » ; voici que, dans un acte de liberté absolue, je veux dire : dans la liberté d’un « je veux » sans retour ; voici qu’il prend librement la forme du serviteur : il se ceint d’un linge, s’agenouille devant chacun de ses disciples et leur lave les pieds.
La violence de Pierre
Mais ce qu’atteste ce même récit, c’est aussi le fait qu’un tel « abaissement » de Jésus - qu’un tel « évidement » de tout lui-même -, a été, pour la foi des apôtres, un scandale, une pierre d’achoppement. Le manifeste tout particulièrement la réaction de l’apôtre Pierre.
Imaginons un instant la scène, et surtout son extrême violence !
Violence du geste d’abord. À peine Jésus arrivé devant lui, voici que Pierre s’insurge ! Qu’il se dresse de tout son chef face à son Seigneur. Et pas seulement se redresser : mais aussi faire un pas en arrière, ou même repousser Jésus pour l’éloigner de lui !
Violence du geste, qui se double d’une égale violence verbale. Avec toute l’énergie de celui qui ne veut rien entendre, ne rien comprendre, entendons Pierre jeter à la face de Jésus : « Toi, me laver les pieds ? Non, cela, jamais de la vie ! »
Comment comprendre cette violence ?
Comment comprendre une telle violence ? Qu’est-ce qui, dans le geste de Jésus, a si profondément heurté Pierre pour qu’il se dresse ainsi contre son maître ?
Deux choses, me semble-t-il.
D’abord le fait que, par ce geste, Jésus renvoyait de lui-même une image tellement différente : en réalité, à l’exact opposé de celle que Pierre avait rêvée ! Ce n’est pourtant pas faute de la part de Jésus, tout au long de son compagnonnage avec eux, d’avoir averti ses disciples sur sa véritable identité ! Mais voici que maintenant, cette réalité s’impose à leurs yeux : impossible désormais de se soustraire à l’évidence !
La violence de Pierre est ainsi à la mesure de sa désillusion ; et sa désillusion à la hauteur de sa méprise ! « Non, Jésus n’est pas celui qu’il avait cru : « maître et seigneur » selon les catégories du monde ; et de ce fait, il se trouve incapable de l’accueillir tel qu’Il se donne maintenant à voir : dans la forme déshonorante de l’esclave.
Mais il y a plus. Si Pierre est incapable d’accueillir Jésus tel qu’il se donne à voir, c’est parce que cette image de Jésus - bien plus : la réalité même de son identité -, le renvoie, lui, Pierre, à sa propre condition d’homme, ou plus exactement, le renvoie à une image de lui-même qu’il se refuse encore d’accepter. Lors du lavement des pieds, Pierre était en effet encore trop imbu de sa propre suffisance ; il n’avait pas encore pleinement touché ce fonds de lui-même, rejoint ce lieu intérieur qui lui aurait permis de prendre la juste mesure de ce qu’il était. Du coup, se trouvait-il empêché, non pas tant de se croire pécheur, que de reconnaître son besoin de salut et surtout, d’accepter cette grâce sans prix que Jésus lui offrait d’avoir part avec lui, en se recevant de son pardon : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi » (Jn 13, 8) !
Si, donc, la violence de Pierre à l’égard de Jésus est d’abord à la mesure de sa désillusion, elle est maintenant - mais bien plus encore ! -, à la mesure de sa résistance farouche à s’ouvrir à la grâce de Dieu et au geste de miséricorde que lui offre Jésus, à sa cariño-thérapie, comme l’appellerait le pape François.
Les deux facettes du lavement des pieds
Mais qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire pour nous ? Que si nous ne voulons pas « réduire à néant la croix du Christ » (1 Co 1, 17) et faire de Dieu « un menteur », il nous faut alors intimement lier l’une à l’autre les deux facettes du lavement des pieds que je viens d’évoquer, et reconnaître que ce geste est d’abord, bien sûr, « révélateur » de l’identité de Jésus, de tout son être, qu’il est celui qui donne sa vie pour nous ; mais reconnaître ensuite et dans le même mouvement que ce même geste offre aussi à Pierre, et donc à chacun de nous, comme un « miroir » de notre réalité humaine : certes, et avant tout, notre condition de pécheurs qui avons besoin d’être sauvés, mais aussi, et bien davantage encore, notre grandeur inouïe : le fait que nous sommes des êtres créés en « capacité » d’accueillir le salut offert par et en Jésus !
La « cariño-thérapie » divine ou la solidarité éloquente de Dieu avec l’homme
Ce que nous révèle le lavement des pieds, et que nous « réactivons » pour ainsi dire sacramentellement à chaque fois que nous célébrons le sacrifice de l’eucharistie ; c’est précisément cela : ce lien indissoluble entre l’« abaissement de Jésus » et la « rédemption de l’homme ». Elle nous révèle ce que Jean-Paul II a appelé « la solidarité éloquente de Dieu avec la destinée humaine », « la profondeur de l’amour divin, qui ne recule pas devant l'extraordinaire sacrifice du Fils ».
En cela, comme l’écrit encore Jean-Paul II, la croix est donc, pour Dieu, « le moyen le plus profond de se pencher sur l'homme et sur ce qu’il (…) appelle son malheureux destin ».
Et pour l’homme, elle est surtout comme « un toucher de l'amour éternel sur les blessures les plus douloureuses de [son] existence terrestre » (Dives in misericordia, § 8).
Ne pas rougir de la croix et être ministre à notre tour de la tendresse divine
Ainsi donc, frères et sœurs, pas plus que le Christ n’a rougi d’être considéré comme notre frère en se faisant solidaire de nous, jusqu’à s’abaisser et prendre sur lui le poids de notre péché, de même, nous non plus, ne rougissons pas de la croix du Christ. N’en rougissons pas, car elle est le moyen dont Dieu a voulu se servir pour nous manifester toute l’étendue de sa tendresse !
Bien plutôt, ne craignons pas de nous livrer à la « cariño-thérapie » divine de Jésus, et faisons comme Pierre. Redemandons-en : « Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ». Oui, laissons-nous rejoindre par ce « toucher » intérieur de Jésus qui, spécialement en cette année de la miséricorde, veut guérir toutes nos blessures. Mais surtout, ne la monopolisons pas à notre seul profit. Soyons-en aussi les ministres les uns pour les autres. Alors, au matin de Pâques, unanimes, nous pourrons chanter : « Alléluia ! Il est ressuscité, oui, vraiment ressuscité, Celui qui est notre Pâque ».

F. P-A