Chers frères, vous nous faites aujourd’hui la joie de nous accueillir, nous, vos frères de sainte Marie du Désert qui sommes venus pour rendre grâce avec vous en ce jour de fête où vous célébrez, deux cents ans après votre retour, l’anniversaire de la dédicace de votre église. Avec vous, nous sommes donc venus pour rendre grâce à Dieu. Et les motifs d’actions de grâce sont nombreux. Je n’en retiendrai que deux.
La grâce de la fécondité et de la maternité
Le premier que je voudrais mentionner, c’est d’abord le don de la fécondité et de la maternité qui vous a été si généreusement accordé depuis votre retour ici même, en 1815. Un don d’autant plus remarquable que, de la date de votre fondation par Morimond, en 1137, jusqu’à sa dissolution, en 1790, votre communauté était restée tristement stérile, telle Rachel, la pourtant tendrement aimée du patriarche Jacob, qui n’eut cependant d’elle que deux fils, tardivement acquis, Joseph et Benjamin, et encore mourut-elle en couche du second !
Oui, alors qu’à la suite des troubles de la révolution - coupant pour ainsi dire l’arbre à sa racine - il semblait rendre stérile la vénérable femme, jadis entourée de nombreux fils, je veux parler de Cîteaux, notre mère à tous, voici donc que le Seigneur - plus qu’il ne le fit pour Rachel -, comblait celle qui, jusqu’alors, était restée stérile et l’asseyait à nouveau en sa maison, 25 ans plus tard, « mère en ses fils heureuse » (cf. Ps 113, 9) !
Oui, voici que le Seigneur faisait d’Aiguebelle une vigne fructueuse (Ps 128, 3). Grâce aux nombreux fils que, dans sa [nouvelle] jeunesse, elle enfanta (pas moins de 230 en 1850 !), voici en effet qu’Aiguebelle, tels des flèches tirées de son carquois, envoya ses fils, plants d’olivier vigoureux à l’entour de la table (Ps 128, 3), d’abord fonder 4 nouveaux monastères, ensuite en relever deux autres et, enfin, fils de sa vieillesse, en fonder même un septième. Dans l’ordre, mais vous les connaissez sans doute autant que moi, ce fut d’abord Staouéli (en 1843) qui deviendra plus tard N.-D. de l'Atlas en Algérie (d'où sont nées deux nouvelles communautés, Tibhirine en Algérie et l'Atlas au Maroc). Puis, vinrent ensuite, presque jumelles, Les Neiges (1851) et le Désert (1852), l’une et l’autre bientôt suivies par les Dombes (1863). Après quoi, deuxième vague, ce fut le temps des relevailles d’abord Acey (en 1872), puis, quatre ans plus tard Bonnecombe (en 1876), pour finalement, à l’âge vénérable de 153 ans – excusez du peu : plus que Sarah ! - étendre son giron maternel jusqu’au Cameroun en fondant le monastère de Koutaba (1968).
De cette vigne vigoureuse aux nombreux fils, le cep qui porta cependant le plus de fruits, c’est incontestablement celui qui fut implanté en terre de Gascogne. De toute la filiation d’Aiguebelle (sauf à considérer l’histoire complexe de Staouéli et de ses transplantations successives), c’est en effet le Désert qui, à son tour, essaima… comme si, fille dépossédant toutes ses sœurs, aînées ou cadettes, elle s’était réservée presqu’à elle seule la sève puissante de sa mère ! Pour s’en rendre compte, il n’est que de regarder l’arbre généalogique familial dont la ramure, par le seul Désert, et au détriment des autres branches, restées quasi sans descendance, couvrent maintenant toutes les Espagnes : la Vieille, par san Isidro et Viaceli, et par elles deux, la Nouvelle (Jacona, Le Paradis, et L’Evangile), à quoi il faut ajouter un bout d’Afrique avec l’Angola, sans par ailleurs oublier, très vite dans l’histoire du Désert - dès 1875 - la restauration d’Igny, aujourd’hui occupé par des moniales.
La grâce de la sainteté
C’est donc la fille féconde, le Désert, qui vient aujourd’hui rendre grâce à sa mère généreuse, Aiguebelle, pour le don de la vie qu’elle lui a donnée. Une vie qui ne se mesure d’ailleurs pas uniquement en termes de progéniture, mais aussi en sainteté de vie. Et c’est là notre second motif d’action de grâces.
Comment en effet ne pas rendre grâce à Dieu pour les fleurs de sainteté qui ont poussé, cachées aux yeux des hommes ou davantage connues aux yeux du monde, et qui, par le parfum qu’elles répandent aujourd’hui, honorent Aiguebelle et toute sa filiation ? Sans présumer de l’avenir, qui appartient à Dieu seul, ni, pour le passé, de ce que l’homme ignore – il y a en effet tant de sainteté secrète et cachée ! -, il faut bien sûr d’abord mentionner les 7 frères qui ont fleuri dans « Jardin » lui-même, à Tibhirine. Il y a également, comme on l’a initialement appelée, la « petite fleur » qui a germé dans l’Oasis du Désert, notre humble et trop discret petit Frère, Marie-Joseph Cassant. Vinrent ensuite, fleur de la jeunesse espagnole : saint Raphaël de san Isidro et, enfin, semences de vie chrétienne, le P. Pio Heredia et ses 18 compagnons, morts martyrs durant la guerre civile d’Espagne à Viaceli.
Et nous maintenant ?
Devenir Mère de notre communauté et se recevoir d’elle comme de notre mère
Oui, pour ces illustres témoins qui nous ont précédés dans une vie monastique, vécue à hauteur divine, nous ne pouvons que rendre grâces pour les dons que, par eux, Dieu ne cesse de nous accorder.
Ils sont pour nous des exemples de persévérance, de fidélité et de don d’eux-mêmes ; de vie livrée « jusqu’au bout du don », selon l’heureuse expression de F. Christophe. D’eux, en tout cas, nous pouvons dire qu’ils ont pleinement contribué à édifier la demeure de Dieu. Pas seulement la « céleste », dont ils sont désormais devenus des pierres précieuses ; mais également la terrestre. Je veux évidemment parler de nos communautés respectives, dont ils constituent, pour toujours, des pierres de fondation. Assises solides sans lesquelles nous ne serions évidemment pas ici aujourd’hui et sur lesquelles, maintenant, nous pouvons poser avec assurance nos propres existences.
Que nous apprennent-ils en effet ? À leur suite, ils nous apprennent « à devenir constructeur de nos communautés, et pas seulement bénéficiaires des avantages que nous pourrions recevoir d’elle » ! Bien sûr que nous en sommes les bénéficiaires, et il est heureux qu’il en soit ainsi, mais nous ne serons jamais les véritables bénéficiaires de nos communautés que dans la mesure où nous nous livrons aussi tout entiers à elle pour la construire et l’édifier ! C’est ce que le pape François souligne dans des propos qu’il adresse aux communautés de vie contemplative féminine, mais qui valent tout autant pour nous. Ce qui s’exerce, souligne-t-il, c’est une double maternité. Celle d’abord par laquelle nous sommes mère de notre propre communauté, où nous l’engendrons à elle-même. « Une communauté, écrit le pape François, existe dans la mesure où elle naît et s’édifie avec la contribution de tous, chacun selon ses propres dons, cultivant une forte spiritualité de communion qui conduise à ressentir et vivre une appartenance commune ». Oui, c’est cela être mère de notre communauté : nous l’engendrons à elle-même par le don que nous lui faisons de nous-mêmes. Mais inversement, c’est dans la mesure où nous l’engendrons à elle-même que la communauté est alors en mesure de devenir pour nous notre propre mère : celle qui nous engendre à notre propre vie. « C’est seulement ainsi, poursuit en effet le pape François, que la communauté deviendra une aide mutuelle dans la réalisation de la vocation propre de chacun ».
Alors, oui, que ce jour de fête, qui nous réunit pour célébrer l’anniversaire de la dédicace de votre Église, nous conduise à ressentir et à vivre cette appartenance commune. Celle d’un charisme dont nous avons à devenir, à notre tour, témoin et relais pour ceux qui, avec nous et à notre suite, désireront marcher sur les chemins de l’Evangile, selon la Règle de s. Benoît, à l’école de la charité ! Que nous y aident les saints moines de nos communautés qui nous ont précédés, connus ou inconnus, déjà vénérés ou qui, à jamais, resteront ignorés ! Amen

F. P-A