Ces derniers temps, nous lisions au réfectoire un livre de Patrick Roegiers, intitulé la « Spectaculaire histoire des rois des Belges ». Si je fais mention de ce livre, ce n’est évidemment pas pour vous raconter l’histoire de Belgique, et encore moins une histoire belge. Mais c’est parce que, au tout début de son livre, l’auteur attire l’attention sur une caractéristique de la monarchie belge qui la rend très proche de la conception biblique de la royauté et, à ce titre, cela peut donc nous aider à éclairer le sens de la liturgie de ce jour qui proclame le Christ « roi de l’univers ».
Ainsi, vous aurez peut-être remarqué qu’en Belgique, lorsqu’on parle du roi, on dit de lui qu’il est le « roi des belges », et non, comme c’est le cas dans d’autres pays, « roi de Belgique », comme on aurait dit jadis « roi de France », ou encore aujourd’hui « reine d’Angleterre » ou « roi d’Espagne ». Or, cette différence de dénomination est moins anodine qu’il n’y paraît. Cela implique une manière « autre » de concevoir la nature du pouvoir royal. Cela signifie en effet qu’en Belgique, le roi est roi d’un peuple : il est le roi des Belges, et non - qu’il suffise pour cela de penser au « Roi Soleil » - un homme exerçant, en maître ou en despote, son pouvoir sur un territoire et, du coup aussi, sur ses habitants ! Or, cette différence de conception, la Bible ne l’ignore pas. Elle la traduit au moyen de deux images. Ou bien le roi est un « berger », et dans ce cas, sa mission est de conduire, de guider et de protéger son peuple. Ou bien il est un chef d’armée ; et sa mission est alors de mener ses troupes au combat en vue ou bien de défendre l’intégrité de son territoire ou bien de l’agrandir.
Tout le drame du peuple d’Israël, c’est justement d’avoir très vite confondu, dès l’instauration de la royauté - à l’époque de Samuel, avec Saül et David -, ces 2 conceptions du pouvoir royal. Ou plutôt son drame est d’avoir cédé à la tentation de rejeter la figure de l’un, le « roi-berger », pour ne retenir que l’autre, celle du « roi-guerrier », oubliant que son seul et unique roi, son véritable berger, c’est Dieu lui-même, maître des temps et de l’histoire !
L’ironie de l’histoire est alors de constater qu’il faudra attendre un représentant du pouvoir impérial romain, Ponce Pilate, alors préfet de Judée, pour rappeler au peuple élu cette vérité, pourtant constitutive de son identité spirituelle, et surtout pour indiquer d’abord, mais sans doute à son insu, que c’était en la personne de Jésus que cette vérité trouvait son plein accomplissement, et pour préciser ensuite que la croix était son trône. « Il y avait, dit saint Luc dans la page d’évangile que nous avons entendue, une inscription au-dessus de lui : ‘Celui-ci est le roi des Juifs’ ». Ce que souligne avec encore plus de force l’évangéliste Jean quand il précise que, malgré la pression exercée sur lui par les grands prêtres juifs, Pilate refusa tout net de consentir à leur demande de modifier le libellé de l’écriteau : « Ce que j’ai écrit, leur répondra-t-il, je l’ai écrit ! » (Jn 19, 21-22).
Voilà donc qui est dit ! En le désignant comme « roi des juifs », Pilate nous donne à voir en Jésus, non un « roi-guerrier », défenseur d’un territoire - sans quoi, il aurait fait écrire « roi de Judée » -, mais bien un « roi-berger » ; et en apposant cet écriteau là où il le fait poser - sur la croix - il nous montre que c’est seulement à partir de ce lieu-là que Jésus exerce sa mission royale. À vrai dire trône royal bien paradoxal puisque, en même temps qu’elle est le lieu de son élévation (Jésus y est élevé pour être offert au regard de tous !), la croix est aussi le lieu de son abaissement le plus extrême : descente au plus profond de la souffrance et au plus bas de la déchéance humaine. De la croix, Cicéron (cf. Contre Verrès 5, 64 ; vers 71 av. notre ère) ne dit-il pas en effet qu’elle est le « supplice le plus cruel et le plus infâmant » qui soit ? Le plus cruel par les souffrances qu’il provoque, et le plus infâmant puisque, réservée aux esclaves, elle identifie Jésus avec le rebut de la société.
C’est donc à partir de ce lieu-là, de ce Trône-là : la croix -, que Jésus exerce son pouvoir royal. Rien dès lors qui permette de l’identifier à un roi-guerrier ! Bien au contraire ! Pour nous, chrétiens, c’est le lieu-même où Jésus se révèle berger de notre humanité blessée. Jésus réduit à rien ; innocent, condamné injustement ; identifié à la souffrance du monde, oui !, mais pour la porter à bras le corps et ainsi la sauver. Voilà le pouvoir royal de Jésus ! Le pouvoir de celui qui n’est pas venu pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé (Jn 3, 17). Jésus qui descend au plus bas de la déchéance humaine pour rejoindre tout homme et l’élever à hauteur divine !
Finalement, si Jésus a été exposé sur le bois de la croix, comme on monte sur un trône royal, n’est-ce pas en vue de cela seulement : attirer notre regard vers Lui, afin que nous puissions contempler en Lui, non un Dieu-juge qui manierait, impitoyable, l’épée tranchante d’une froide justice, mais un roi-berger, qui, identifié à nous jusqu’à l’extrême de l’injustice, de la souffrance et de la déchéance, ne permette à personne, si éprouvé ou si éloigné de Dieu qu’il soit, de se croire exclu de sa tendresse ou de sa miséricorde, car un tel roi ne manifeste jamais plus sa toute-puissance qu’en nous faisant grâce et en accordant son pardon !
C’est ce que souligne admirablement l’épitre aux Hébreux : en Jésus, dit son auteur, « nous n’avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses » (et donc à nous sauver) car, ajoute-t-il, « en tout, de manière semblable à nous, il a été éprouvé à l’exception du péché ». Aussi, poursuit-il, pouvons-nous « avancer avec pleine assurance vers [ce] trône de la grâce afin d’obtenir miséricorde et trouver grâce » auprès de lui (He 4, 15) !
Là est la Bonne nouvelle du salut que Jésus n’a cessé d’illustrer à travers ses propos. Qui de nous n’a en mémoire les trois paraboles que saint Luc rapporte dans le chapitre 15 de son évangile ? La brebis égarée, une sur cent ; la pièce de monnaie perdue, une sur dix ; et enfin, un sur deux, ou plutôt l’un et l’autre, et pas l’un sans l’autre, la parabole des deux fils : le cadet, exilé en terre de dissemblance… malgré tout aimé et espéré, autant que l’aîné, lui,… sans doute resté à la maison et pourtant ! tout aussi éloigné que le cadet, en un pays de solitude qui le rend tristement amer !
Parabole des deux fils qui s’accomplit pour ainsi dire en actes devant nos yeux, dans la scène de la crucifixion telle que saint Luc nous l’a rapportée. Deux hommes crucifiés au côté de Jésus, et que Jésus vient rejoindre, au plus bas de leur humiliation, au plus loin de leur condamnation ; Jésus que l’un méconnaît et rejette ; que l’autre accueille et reconnaît.
Voici donc qu’hissé au sommet de la croix, Jésus nous invite, nous aussi, à nous tenir debout devant le trône royal de sa miséricorde, pour qu’à nous aussi, il puisse dire, comme au larron repenti : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis ».
Une seule chose est alors attendue de nous : que nous ayons un cœur suffisamment pauvre et ouvert pour nous laisser rejoindre par le Christ qui n’attend, lui, que notre disponibilité pour répandre sur nous l’huile de sa miséricorde !
Reste alors à savoir lequel des deux nous voulons être. Le criminel qui, se moquant et injuriant, s’exclut de la grâce ? Ou le bon larron qui, se laissant toucher, est admis, aujourd’hui même, au banquet des noces ? À nous de choisir, mais sachons qu’il n’est jamais trop tard pour le faire car l’heure de Dieu, c’est toujours un « aujourd’hui »…

F. P-A