Dans la page d’évangile que nous venons d’entendre, saint Jean nous rapporte les mots de la prière que Jésus adressa à son Père, juste avant qu’il ne soit arrêté et conduit à la mort, et la mort que nous savons. Les mots de cette prière nous sont d’autant plus précieux, qu’hormis le grand cri de supplication qu’il exhala sur la croix - « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » - il s’agit de la dernière prière que Jésus adressa à son Père. Elle nous révèle donc ce qui, peu avant de mourir, habitait son cœur.
Que pouvons-nous donc dire de cette prière de Jésus ? Remarquons d’abord ceci. Que la prière est un acte de parole et que, comme acte de parole, elle est un acte de communication et donc, qu’à ce titre, elle est constituée d’au moins trois composantes, inséparables les unes des autres. Il y a d’abord celui qui prie ; il y a ensuite celui à qui la prière est adressée ; il y a enfin le contenu de la prière, ce qui est dit, son message.
Considérons ces trois éléments les uns après les autres, et voyons ce que cela signifie d’abord pour la prière de Jésus et, ensuite, pour la nôtre.

Jésus, le priant

Saint Jean commence donc par nous dire ceci : « En ce temps là, les yeux levés au Ciel, Jésus priait ainsi ». L’évangéliste nous présente donc d’emblée Jésus comme un priant. Aucun des évangélistes n’a manqué de souligner ce trait, si caractéristique de la vie de Jésus. Tout au long de sa vie en effet, Jésus a été un priant. On peut même dire qu’il n’était que prière. Il n’a rien fait, ni entrepris sans prendre le temps du silence et de la solitude pour mûrir chacune de ses décisions, chacun de ses choix. Grande leçon pour nous qui, si souvent, sommes tentés de prendre des décisions à la va-vite, sans nous donner la peine de prendre le temps de la réflexion, nécessaire à un juste discernement, mais aussi à un engagement durable de notre volonté pour mettre en œuvre les choix que nous avons posés.

Une prière qui n’est pas adressée à n’importe qui, ni n’importe comment…

Voilà donc pour le locuteur, Jésus, celui qui prie. Saint Jean poursuit : « Les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : ‘Père saint…’ ». Passant de celui qui prie, saint Jean nous indique donc maintenant celui à qui la prière est adressée. Or, à ce propos, que voit-on ? Deux choses. Que quand Jésus prie, il ne s’adresse pas à n’importe qui et que, du coup, il ne s’adresse pas non plus n’importe comment à celui qu’il prie. Pas à n’importe qui : le PèreQuand il prie en effet, Jésus ne s’adresse pas à n’importe qui. Il s’adresse à Dieu en l’appelant du nom de « père ». C’est là une autre constante que les évangélistes n’ont pas manqué de souligner à propos de la prière de Jésus. Qu’il soit dans la consolation et la joie intérieure la plus profonde ou dans la désolation et l’angoisse la plus éprouvante, toujours, Jésus s’adresse à Dieu comme à son Père. Et c’est comme cela aussi qu’il nous invite à faire : « Quand vous priez, dites : ‘notre Père’ ». « Abba ».
Mot d’affection qui dit toute la confiance filiale qui lie Jésus à Dieu et qui lui permet de s’en remettre totalement à Lui, de sorte que sa prière en vient à devenir aussi un acte d’obéissance : une remise confiante de soi au Père, y compris et surtout au moment le plus obscur de sa vie, lors de sa Passion : « Père, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » ! Ce que Jésus dira encore autrement : « Entre tes mains, je me remets tout entier » !Pas n’importe comment : ni magie, ni chantageDe cette double caractéristique de la prière de Jésus, comme remise de soi confiante à la volonté de son Père, découle alors le fait que Jésus ne prie pas non plus n’importe comment. S’en remettant à Dieu comme à un Père aimant, il n’entre en relation avec lui, ni sous le mode païen de la magie, ni sous le mode infantile du chantage. Ainsi, Jésus se refuse-t-il de faire de Dieu un magicien qui résoudrait tous ses problèmes d’un seul coup de baguette magique, pas plus qu’il ne cherche, par le chantage affectif, à le réduire à sa merci en voulant, par exemple, l’acheter au prix de je ne sais quelle marchandage ! Le montre à souhait le récit des tentations, au début des évangiles.
Quant à nous, nous pouvons alors nous poser la question : « Et, nous, quand nous prions, comment nous adressons-nous à Dieu ? » Quelle image nous en faisons-nous ? Sommes-nous bien dans la logique de Jésus qui fait de sa prière un acte d’obéissance confiante ? Nous adressons-nous à Dieu comme à notre Père, un Père qui sait ce dont nous avons besoin et qui désire nous combler « bien au-delà, infiniment au-delà de ce que nous pouvons demander ou concevoir » (Eph. 3, 20) ?

Le contenu de la prière : une prière ni intéressée, ni étriquée, mais universelle

Passons maintenant au contenu de la prière. Saint Jean poursuit : « Jésus priait ainsi : ‘Père saint, je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là [c’est-à-dire pour ses disciples], mais encore pour tous ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi ».
Que dire de cette prière ? Que, contrairement à la nôtre, qui est si souvent et si spontanément centrée sur nous-mêmes, sur nos petits ou grands problèmes, la prière de Jésus, elle, n’a rien de cela : elle n’est ni intéressée, ni étriquée ! Alors qu’il sait sa mort prochaine et qu’il aurait donc très bien pu prier pour lui-même seulement – par exemple afin d’être soustrait au sort qui l’attendait – Jésus fait tout l’inverse : il ne prie pas pour lui, mais il tourne sa prière vers ses disciples. La prière de Jésus n’est pas intéressée ! Et puis, il ne réduit pas sa prière à ses seuls disciples du moment, mais il l’ouvre sur l’avenir : sur tous ceux qui, grâce au témoignage de ses disciples, croiront en lui. La prière de Jésus n’est pas étriquée !
Ni intéressée ni étriquée, la prière de Jésus est ainsi universelle, infiniment ouverte. Ouverte vers le large : elle révèle toute l’étendue de son amour pour le monde. Ouverte vers le haut : elle manifeste l’orientation de tout son être vers le Père. Car s’il prie pour que ses disciples deviennent parfaitement un [dans l’amour], c’est afin – dit-il - que, par le témoignage de leur vie, « le monde sache que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17, 23).
Oui, voilà ce que révèle la prière de Jésus, et qui manifeste ce qui, avant de mourir, le tenait le plus à cœur : l’unité de ses disciples et la gloire de son Père. L’une en vue de l’autre. Que l’amour des disciples entre eux rende sensible et visible, à travers leur vie, l’amour du Père pour le monde ; que le monde connaisse et reconnaisse cet amour sauveur du Père et qu’ainsi, le monde conduit vers le Père par le témoignage de vie des disciples, le Père soit glorifié !
Reste alors la question : de quelle nature est notre prière ? Est-elle centrée sur nous-mêmes et étriquée, ou est-elle ouverte sur le monde et tournée vers le Père ? Est-elle, elle aussi, d’intercession pour le monde et de glorification du Père ?
À quelques jours de la Pentecôte, implorons donc la venue de l’Esprit. Qu’il fasse que notre prière, et celle de l’Eglise, soit celle du Voyant de Patmos (Apoc. 22, 17… 20) : « Que l’Esprit et l’épouse disent : Viens ! ... Oui, viens, Seigneur Jésus ! »

F. P-A