À la lecture des trois textes que la liturgie nous propose pour ce 5ème dimanche du temps ordinaire, on pourrait se dire que Dieu est vraiment un mauvais agent recruteur Qu’il n’a vraiment pas l’art de choisir ceux dont il veut se faire des collaborateurs. Et même qu’il aurait fait un piètre DRH ! Voyez plutôt qui il se choisit ! Isaïe se dit un homme perdu et aux lèvres impures. Indigne de parler au nom de Dieu. Simon, celui qui s’appellera bientôt Pierre et à qui Jésus confiera plus tard son église, lui, il demande à Jésus de s’éloigner car, dit-il, « je suis un homme pécheur ». Quant à Paul, n’en parlons pas ! Voilà que Jésus en a fait l’apôtre des nations, lui qui, pourtant, au vu de son lourd passé de persécuteur, se déclare le plus petit des apôtres, même pas digne de porter un tel nom !
Trois hommes donc : Isaïe, Pierre et Paul. Trois hommes au tempérament bien trempé, mais tellement différent les uns des autres : Isaïe, un homme effrayé par la transcendance divine ; Pierre, le disciple impétueux ; Paul, le pharisien zélé et fougueux. Et pourtant, malgré ces différences de tempérament, un point commun les réunit : mis en présence de Dieu, ils éprouvent, tous, un semblable sentiment ; devant l’appel qui leur est adressé, ils sont saisi d’un profond sentiment d’indignité !
Comment comprendre une telle similitude de sentiment ? Et surtout, quelle en est la portée, la signification ?
On pourrait se contenter d’une lecture de nature psychologique qui, de fait, a une certaine pertinence. C’est par exemple le sentiment que nous éprouvons tous quand nous est demandé un service qui semble dépasser nos capacités. On se sent alors un peu comme David, revêtu de la cuirasse de Saül : on y flotte, mais surtout, on ne se sent pas à la hauteur ! Alors on se dit : « ce n’est pas pour moi. Je suis indigne ou inapte, incapable de ce qu’on me demande ». On sent trop en effet que, si on acceptait, on risquerait d’atteindre ce qu’un sociologue a appelé - non sans humour d’ailleurs ! - son « seuil d’incompétence ». Et donc, plutôt que d’accepter le service demandé, on préfère le décliner, soit par fausse modestie, soit encore par orgueil : la peur de paraître effectivement incompétent et, ainsi, de laisser voir ce que nous valons vraiment… finalement pas grand chose !
Voilà un premier niveau de lecture. Comme vous le constatez, une lecture où nous centrons exclusivement le regard sur nous-mêmes. Mais il y a une autre lecture possible. Non plus de nature psychologique, mais religieuse, qui, elle, tourne cette fois notre regard uniquement vers Dieu. C’est le sentiment d’effroi que, tous, nous éprouvons quand nous faisons l’expérience du « divin ». Ce qu’on appelle d’un nom savant : le « numineux ». C’est l’expérience qu’évoquent tant de récits bibliques quand ils disent, par exemple, qu’on ne peut voir Dieu sans mourir, ou qu’on ne peut le voir que de dos ! C’est cette même expérience que nous aussi, nous faisons lorsque, à tel moment de notre vie spirituelle, nous sommes mis comme « échec et mat » devant la vanité de nos efforts à vouloir atteindre Dieu par nos propres forces ; et quand, placés devant cet échec, nous découvrons alors, souvent dans les larmes mais aussi avec émerveillement, que c’est Lui en fait, le premier, qui nous tend la main pour nous tirer de notre misère ! Comme saint Pierre, qui, un jour perdant pieds, sera sauvé par Jésus de la noyade…
Ce disant, nous passons du coup à un troisième niveau de lecture. Qui n’est plus de nature seulement psychologique, comme le premier ; ni même religieuse, comme celui que je viens d’évoquer, mais qui appelle un regard de foi. Qu’est-ce à dire ? Là encore, considérons notre expérience. Ne vous est-il jamais arrivé qu’au fil de votre existence - que ce soit dans le mariage, dans la vie religieuse ou même dans votre vie professionnelle, peu importe -, ne vous est-il jamais arrivé d’être placés dans des situations telles, que vous les croyez vraiment impossibles et que, dans telles situations, vous touchiez du doigt toute l’étendue de vos limites, de votre incompétence, ou même encore la profondeur de votre misère ? Non, bien sûr, qu’à travers de telles situations, Dieu ait voulu nous humilier ou nous écraser de toute la hauteur de sa divine majesté ! Si c’était le cas, nous en serions encore à un niveau de lecture naturel : cette expérience du « numineux » qui « écrase » et que j’évoquais à l’instant !
Bien plutôt, s’il nous arrive de faire l’expérience de telles situations où nous sentons intérieurement que nous ne valons finalement « pas grand-chose », c’est en réalité pour qu’à travers elles, nous ne tirions pas fierté de ce que nous sommes ou de ce que nous faisons et que nous apprenions à reconnaître que c’est Dieu qui est le maître d’œuvre et, nous, seulement ses ouvriers ! C’est pour qu’à travers la pauvreté des instruments qu’il se choisit, se manifeste mieux que les œuvres que nous accomplissons, ce n’est pas nous qui les accomplissons, mais bien Lui qui les accomplit par nous et avec nous ! C’est cela que saint Paul veut nous dire quand il dit aux Corinthiens : « toute la peine que nous nous donnons, ce n’est pas nous, mais la grâce de Dieu avec nous » !
Or, justement, c’est parce qu’ils ont accepté de se placer dans les mains de Dieu de cette manière, c’est-à-dire seulement comme des ouvriers que Paul, mais également Isaïe et Pierre, sont devenus tels que nous les connaissons : qu’Isaïe, le prophète à la langue impure, a pu répondre « Envoie-moi » et qu’il sera, pour les siècles à venir, comme une trompette retentissante, porteuse des promesses divines ; que Simon, de son côté, le maître-pêcheur, devenu traître de son maître, a pu devenir, par un surprenant renversement de situation, l’apôtre repêché à qui le maître confiera son troupeau ; que Saul enfin, le persécuteur sans scrupule, deviendra par la grâce de son appel, l’apôtre des nations !
Maintenant interrogeons-nous. En regardant ces trois vocations, celle d’Isaïe, de Pierre et de Paul, quelle leçon pouvons-nous en tirer pour nous-mêmes ? Une double certitude ; et elles vont ensemble. D’abord la certitude que nous n’avons pas à avoir peur de notre petitesse ou de notre médiocrité. Ensuite la certitude qu’en nous choisissant, le Seigneur ne s’est pas trompé ! Pourquoi ? Parce que, en nous choisissant, malgré notre faiblesse, non seulement, il nous montre sa miséricorde, et c’est pour qu’ainsi, se manifeste également davantage sa propre grandeur ! « Ce n’est pas moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi », disait saint Paul ; et il ajoutait : c’est parce que je le laisse vivre en moi qu’alors, malgré ma faiblesse, je suis fort ; fort de la puissance de Dieu que je laisse agir en moi ; et donc capable d’accomplir ce dont pourtant je me croyais incapable ! Nous aussi nous pouvons nous approprier cette même expérience de foi et avec saint Augustin, prier en ces termes : « Seigneur, donne-moi ce que tu ordonnes ; car alors, tu pourras me demander ce que tu veux » ! Amen.
Non pas bien sûr pour que nous nous y complaisions ou nous en satisfassions, mais bien plutôt pour nous en réjouir.
Saul devint peu après Paul, le grand saint, l'apôtre des gentils. Il avait reçu le pardon d'Étienne. Nous pouvons dire que Paul est né de la grâce de Dieu et du pardon d'Étienne.
Nous aussi nous naissons du pardon de Dieu. Pas seulement dans le Baptême, mais chaque fois que nous sommes pardonnés notre cœur renaît, il est régénéré. Chaque pas en avant dans la vie de foi porte imprimé depuis le début le signe de la miséricorde divine. Parce que c'est seulement quand nous sommes aimés que nous pouvons aimer à notre tour. Souvenons-nous en, cela nous fera du bien : si nous voulons avancer dans la foi, avant tout il faut recevoir le pardon de Dieu ; rencontrer le Père, qui est prêt à tout et toujours pardonner, et qui précisément en pardonnant guérit le cœur et ravive l'amour. Nous ne devons jamais nous lasser de demander le pardon divin, parce que c’est seulement quand nous sommes pardonnés, quand nous nous sentons pardonnés, que nous apprenons à pardonner.
Cependant, pardonner n'est pas une chose facile, c'est toujours difficile. Comment pouvons nous imiter Jésus ? Par où commencer pour s'excuser des fautes, petites et grandes, que nous subissons chaque jour ? Avant tout par la prière, comme l'a fait Étienne. On commence par son propre cœur : nous pouvons affronter avec la prière le ressentiment que nous éprouvons, confiant celui qui nous a fait du mal à la miséricorde de Dieu : « Seigneur, je te demande pour lui, je te demande pour elle ». Ensuite on découvre que cette lutte intérieure pour pardonner nous purifie du mal et que la prière et l'amour nous libèrent des chaînes intérieures de la rancœur. C'est tellement désagréable de vivre dans la rancœur ! Chaque jour, nous avons l'occasion de nous entraîner à pardonner, pour vivre ce geste tellement haut qu'il rapproche l'homme de Dieu. Comme notre Père céleste, nous devenons nous aussi miséricordieux, parce que à travers la pardon nous vainquons le mal avec le bien, nous transformons la haine en amour et rendons ainsi plus propre le monde.

Fr P-A