Frères et sœurs, commençons par situer la page d’évangile que nous venons d’entendre. À ce propos, trois remarques.
D’abord l’horizon liturgique. Alors que, les 3 premiers dimanches de Pâques, nous avons successivement entendu les trois récits d’apparition du Ressuscité tels que nous les relate l’évangéliste saint Jean, - d’abord au tombeau vide, puis au cénacle et enfin au bord du lac de Tibériade - , voici qu’en ce 4ème dimanche du temps pascal, la liturgie nous ramène au temps d’avant la Passion et nous fait entendre une brève section qui vient en complément de la longue parabole que Jésus prononça après la guérison de l’aveugle-né.
Deuxième remarque : le lieu. À ce sujet, l’évangéliste est très précis. Il nous dit que c’était à Jérusalem, dans le temple, le jour anniversaire de sa dédicace, sous le portique de Salomon. Je reviendrai sur ces précisions.
Enfin troisième remarque : l’horizon biblique. Au centre de la parabole que Jésus raconte, il y a une image, celle du berger. Cette image, nous le savons, traverse tout l’Ancien Testament. Image royale par excellence. Elle a permis aux écrivains bibliques d’évoquer la nature de la mission royale, en tous points comparables à celle d’un pasteur. Telle la grande figure du roi David qui domine tout le premier Testament. C’est donc cette image, à la fois riche et complexe, que Jésus s’approprie pour dire quelque chose de son identité. Ainsi, affirme-t-il, le vrai pasteur, celui qui porte à son accomplissement la réalité dont le roi David n’était qu’une figure anticipatrice, c’est lui, Jésus. « Je suis le bon berger », n’hésitera-t-il pas à dire à ses auditeurs, qui en restent interloqués (Jn 10, 11) ! Et de fait, eux qui connaissaient bien cette image pour l’avoir si souvent rencontrée dans l’Écriture - voici, nous rapporte l’évangéliste, qu’ils se scandalisent de voir Jésus se l’approprier, si bien, nous dit encore le même saint Jean, que « ces paroles provoquèrent à nouveau la division parmi les juifs, et que beaucoup d’entre eux disaient : il est possédé, il déraisonne. Pourquoi l’écoutez-vous ? » (Jn 10, 20).
Or, justement, avec ce « pourquoi l’écoutez-vous ? », nous nous trouvons exactement à la jonction, non pas seulement avec le bref passage d’évangile que nous venons d’entendre, mais surtout, en ce lieu « existentiel » qui coïncide avec le point de rupture qui sépare les auditeurs de Jésus en deux groupes. D’un côté : ceux qui refusent de l’écouter, ces juifs dont il était question jusqu’alors ; et de l’autre, « ceux qui écoutent sa voix » et que Jésus compare à des brebis.
Bien sûr, depuis les trop célèbres moutons de Panurge qui se jettent tous à l’eau, nous savons que les brebis ont plutôt mauvaise réputation et qu’elles désignent ceux qui, sans se poser la moindre question ni exercer le moindre jugement critique, suivent instinctivement, sans réfléchir, ce que fait le plus grand nombre ou ce que suggère la voix qui domine le plus.
Il est clair cependant qu’en utilisant cette image des brebis et de la voix du berger qui appelle chacune par son nom, telle n’est pas la direction dans laquelle Jésus veut que nous interprétions sa parabole. Ce qu’il veut souligner, c’est bien plutôt qu’à travers cette voix que l’on écoute, se tisse une relation de connaissance familière - disons-même de connaissance aimante - qui lie Jésus à ceux et celles qui désirent le suivre et marcher à sa suite. Une voix à ce point reconnaissable entre toutes, qu’au matin de la résurrection, il avait suffi d’un seul mot - « Marie » - pour que, telle la voix du bien-aimé à sa bien-aimée, cela permette à Marie-Madeleine de reconnaître Jésus, sans la moindre hésitation et de lui dire en réponse : « Rabbouni ! Mon maître bien-aimé ».
Du coup, prend alors tout son sens la précision donnée plus haut par saint Jean, selon laquelle le lieu où Jésus prononça cette parole, c’était au temple de Jérusalem, sous les colonnades de Salomon, le jour de la dédicace.
Pour comprendre l’importance de cette précision de lieu et de temps, disons un mot de ces colonnades. Il s’agit des deux colonnes de bronze que le roi Salomon avait fait ériger à l’entrée du temple de Jérusalem, devant le portique qui donnait accès à l’espace intérieur du temple : d’abord le saint (le lieu ordinaire du culte et des sacrifices rituels) ; puis, le saint des saints, un espace à ce point sacré qu’on n’y pénétrait qu’une fois l’an, le jour du grand pardon, et dans lequel, seul, le grand-prêtre pouvait entrer.
Cela dit, revenons alors à la précision fournie par saint Jean. Pourquoi d’abord, nous dit-il que cela se passa « sous le portique de Salomon » ? Pour une raison toute simple, mais essentielle. C’est que quand Jésus nous invite à écouter sa voix, c’est en réalité pour nous inviter à franchir un tout autre portique. Non pas cet élément architectural que comporte tous les édifices religieux et qui permet de marquer la frontière entre deux espaces : le profane et le sacré. Mais bien ce portique intérieur qui, par l’écoute de sa voix, nous donne accès à son intimité, à ce lieu où, nous dit-il, le Père et lui ne font qu’un (cf. Jn 10, 30).
Ainsi, le portique dont Jésus veut nous parler, ce n’est pas celui qui trace la limite entre le sacré et le profane ; c’est la ligne de partage qui sépare ceux qui, en écoutant sa voix, acceptent d’entrer dans son intimité, de ceux qui, en refusant d’y prêter attention, s’excluent eux-mêmes d’une telle intimité.
Dans l’histoire primitive de l’Église, cette ligne de partage est celle que dessine avec netteté le récit des Actes des Apôtres que nous avons entendu en première lecture. C’est à cause, disent-ils, de l’hostilité qu’ils ont rencontrée auprès des juifs que Paul et Barnabé prennent la décision de se tourner désormais vers les nations païennes : « C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la Parole de Dieu. Mais puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien, maintenant, nous nous tournons vers les nations païennes » (Ac 13, 46) !
Mais ne nous y trompons pas ! Cette ligne de partage « historique » pourrait bien être aussi une ligne de partage qui traverse l’intérieur de notre cœur. Et c’est pourquoi saint Jean précise également que le jour où Jésus prononça cette parole, c’était le « jour de la dédicace ». Pourquoi cela ? Parce que le jour de la dédicace, c’est le jour où un édifice est consacré pour devenir un lieu de culte, et cela renvoie bien sûr au jour de notre baptême, à ce jour où nous avons été consacrés, dédiés au Seigneur et que nous sommes devenus le « temple de l’Esprit ». Alors, la question qui se pose est de savoir : Sommes-nous de ceux qui, à l’exemple de la « multitude » évoquée par l’Apocalypse dans la deuxième lecture, « ont lavé leur robe dans le sang de l’Agneau » ? Sommes-nous de ceux qui portent jusqu’au bout les conséquences de notre consécration baptismale ? Ou sommes-nous de ceux qui rejettent l’appel de Jésus à vivre dans son intimité, à vivre de sa Parole ?
Pour le savoir, posons-nous une seule question. Par quelle voix nous laissons-nous séduire ? Par celle du diviseur qui isole et coupe des autres : la voix de la jalousie, du murmure, des cancans et autres « radio-potin » qui sèment division et discorde ? Ou bien par celle de Jésus qui, depuis le jour de notre baptême, nous appelle à la communion avec Lui et à faire communauté avec nos frères en humanité ?

F. P-A