« Un homme avait deux fils ». Ainsi commence la parabole que nous venons d’entendre. Une parabole si souvent entendue qu’il nous suffit d’entendre ces quelques mots pour qu’aussitôt, toute la suite du récit défile en un instant dans notre mémoire. Le risque que nous courons, c’est qu’alors, trop habitués à ce texte et incapables d’en accueillir la nouveauté, nous ne lui prêtions plus qu’une oreille distraite ! Tel sans doute ne fut pas le cas de ceux qui l’entendirent pour la toute première fois ! Sur eux l’effet de surprise a dû être total ! « Un homme avait deux fils ». On peut même imaginer qu’en entendant ces mots, leur attention a dû aussitôt être mise en éveil, un peu comme des enfants à qui il suffit d’entendre, au début d’un conte « Il était une fois… », pour qu’au quart de tour, leur curiosité s’éveille !
Ainsi donc : « un homme avait deux fils »… Laissons-nous surprendre par cette entrée en matière. Laissons-nous surprendre par ces quelques mots et tentons d’en accueillir la nouveauté, comme si c’était la toute première fois que nous les entendions ! « Un homme, donc, avait deux fils ».
À vrai dire, des histoires qui commencent comme cela, on en trouve de nombreux exemples dans la Bible. Adam avait deux fils : Caïn et Abel, et l’on sait comment cela s’est terminé. Abraham lui aussi avait deux fils : Ismaël, le fils d’Agar, la servante,… mais sitôt renvoyés dès que naquit Isaac, le fils de la femme libre. Isaac à son tour eut deux fils : Esaü et Jacob. Mais, là aussi, on se souvient de ce qui se passa. Par rivalité, l’un ravit le droit d’aînesse à l’autre, ce qui contraignit le cadet, Jacob, à fuir chez son oncle Laban. Quant à Jacob, il eut douze fils, nés de quatre femmes différentes. Or, là encore, nous savons bien comment les dix aînés se dressèrent contre Joseph, le « préféré », car fils premier né de Rachel, l’épouse tendrement aimée ; et nous savons aussi comment, ensuite, les onze tous ensemble réduisirent le douzième, Benjamin, en objet de rançon… jetant du coup Jacob, leur père commun, au comble du désespoir !
Or, voici que, maintenant, Jésus commence, lui aussi, sa parabole avec ces mots : « Un homme avait deux fils »… Premier effet de surprise. Rien qu’à ces quelques mots, les auditeurs de Jésus, qui connaissaient certainement bien leur Bible – Luc précise en effet qu’il s’adressait aux pharisiens et aux scribes !- rien qu’à ces quelques mots, on peut imaginer que leur curiosité s’est aussitôt mise en éveil. « Un homme avait deux fils »… Est-ce donc – ont-ils dû se demander – que cette histoire se terminera comme toutes les précédentes ? Assisterons-nous au même enchaînement de luttes et de rivalités fratricides ? Ou, au contraire, le cercle infernal de l’histoire, jusque là inlassablement répété, pourra-t-il enfin être brisé ?
Un homme, donc, avait deux fils… Nous, qui connaissons la suite de la parabole, nous savons bien que Jésus l’a laissé ouverte. Nous savons en particulier que rien ne nous sera dit de la manière dont l’aîné a accueilli l’invitation de son Père à se réjouir avec lui du retour de son frère.
C’est comme si Jésus avait voulu nous suggérer que la suite de l’histoire, c’était à nous de l’écrire, non pas bien sûr dans un livre, mais dans nos vies, et cela à chaque fois que nous risquons de mettre en échec la fraternité : par nos rivalités, nos jalousies, nos incompréhensions, notre envie de dominer l’autre, ou encore par notre incapacité à le respecter, à l’accueillir dans sa différence. Et c’est sans doute là une des principales leçons de la parabole de Jésus. Cette leçon, c’est que le chantier de la fraternité est toujours à remettre sur le métier ; la dernière page d’un livre jamais achevé…
Mais laissons cela de côté et regardons plutôt du côté du père. Là aussi, Jésus crée un certain effet de surprise ! Dans les récits bibliques que j’évoquais tout à l’heure - Caïn et Abel ; Jacob et Esaü ; les douze fils de Jacob - vous aurez sans doute remarqué que les pères semblent étonnamment « dépassés » par les événements, et qu’en dehors de leur rôle de géniteur, ils ne semblent jamais s’impliquer, ni pour prévenir - avant qu’elles ne dégénèrent en violence -, les rivalités qui dressent les fils les uns contre les autres, ni - une fois qu’elles ont éclaté au grand jour - pour chercher à réconcilier les frères entre eux !
Or là aussi, le récit de Jésus prend une toute autre direction. Tout autre en effet est l’attitude du père envers ses fils ! Comme le commente Jean-Paul II, dans son encyclique Dives in misericordia, son attitude est celle d’un père qui, lui, est « fidèle à sa paternité, fidèle à l'amour dont il comblait son fils depuis toujours ». Et comment se manifeste cette « fidélité à soi-même de la part du père » ? De multiples façons. Soulignons-en trois.
D’abord la PROMPTITUDE : cette promptitude, qui est le fruit d’une attente inquiète, pousse le père à courir, sans tarder, au-devant de son fils perdu qui revient à la maison ; une promptitude qui le pousse, tant sa joie est grande, à accueillir son fils… sans même lui laisser le temps de s’expliquer ou de demander pardon.
Le deuxième trait, c’est justement la JOIE : une joie si intense qu’elle va jusqu’à exaspérer le fils aîné et susciter son indignation ! On pourra peut-être se demander : mais quelle est donc la source de cette « joyeuse émotion » que le Père éprouve pour son fils ? Jean-Paul II l’explique ainsi : dès lors que « la fidélité du père à soi-même était totalement centrée sur l'humanité du fils perdu, sur sa dignité », le fait de voir revenir son fils à la maison ne pouvait que le réjouir, car même s’il constatait qu’il avait dilapidé son héritage, il découvrait pourtant qu’un bien beaucoup plus fondamental avait été sauvé : l’humanité ou la dignité de son fils, et que là était finalement l’essentiel !
Promptitude et joie, donc. Mais la fidélité du père à sa propre paternité va cependant plus loin encore. Pas plus en effet qu’il n’avait pu se résigner à voir son cadet dilapider son héritage, pas davantage non plus il ne peut se résigner à voir la haine déchirer ses deux enfants ! Si bien qu’après s’être précipité au cou du fils perdu, il se précipite maintenant au devant du fils aîné, avec le seul désir de retisser les liens déchirés de leur fraternité brisée. La fidélité à sa paternité pousse ainsi le père à se faire médiateur entre les deux frères. Mais tout comme il avait agi envers le premier de ses fils, ainsi agira-t-il aussi envers le second : avec un infini respect de sa liberté !
Ainsi est donc le visage du Père tel que Jésus veut nous le révéler. Prolongeant le récit évangélique, saint Paul y découvrira l’identité même de Jésus : « Au nom du Christ, nous disait-il dans la 2ème lecture, nous vous en supplions : laissez-vous réconcilier avec Dieu ! Car celui qui n’a pas connu le péché - Jésus -, Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous devenions justes de la justice de Dieu ».
Que tel soit donc, pour nous aussi, notre ordre de marche jusqu’à la fin du carême : ne laissons pas inachevée la parabole de Jésus ! Passons de l’autre côté du Jourdain : entrons en terre promise et laissons-nous réconcilier avec Dieu. Au jour de Pâques, nous pourrons alors manger, non plus la manne, mais les produits savoureux de la terre promise : la joie du salut ! La joie de nous recevoir en Jésus comme fils de Dieu et, par lui, de nous recevoir les uns des autres comme frères ! « Un homme avait deux fils… »
F. P-A