Les foules demandaient : « Que devons-nous faire ? »
Eternelle question que se sont posée les gens de tous les temps : que faut-il faire pour être heureux, pour avoir cette joie que procure le bonheur. C’est bien ce que tout le monde recherche, la joie, la sérénité, la paix, le goût de vivre, la vie bonne, et même, dans les prières d’antan, la « bonne mort » plutôt que la mort violente, subite ou criminelle, « la male mort » disait-on au Moyen-âge, et c’est comme un besoin universel, à travers toute vie si dure soit elle. Mais cela ne se commande pas. Alors, comment saint Paul, dans le passage de sa lettre que nous lisions tout à l’heure peut-il nous donner un ordre pareil : « Frères, soyez toujours dans la joie du Seigneur, je le répète, soyez dans la joie.» Cela paraît abusif, artificiel. Pour peu que l’on y pense, on sait combien il est difficile d’être joyeux et fort aisé d’être triste. Le monde nous convie sans cesse à la tristesse, que nous revivions un passé douloureux, ou que nous nous projetions vers l’avenir, nous sommes inquiets. « Que devons-nous faire ? »
La messe de ce dimanche évoque quatre situations similaires. Quelques six siècles avant notre ère, au temps de Sophonie : après des années d’invasion, de déportations et d’esclavage, pour le petit reste du peuple la confiance est revenue: « Pousse des cris de joie. Ne crains pas, ne laisse pas tes mains défaillir ! Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui qui apporte le salut. Tu n’as plus à craindre le malheur. » Le prophète montre que la joie est d’abord l’œuvre de Dieu à laquelle il est appelé à collaborer. Mais comment faire ? Au temps de Jésus, ce sont les mêmes questions que l’on est venu poser à Jean-Baptiste, des foules, puis des publicains, enfin des soldats, à tous il propos un baptême de conversion. Mais eux aussi demandent ce qu’ils peuvent faire pour changer la vie. Jean leur rappelle la loi, le commandement universel de partage et d’entraide enseigné depuis longtemps par les écritures. La rectitude de vie, la justice et le respect des autres, comme première condition de la joie. « Or, le peuple était en attente et se demandait si Jean n’était pas le Messie ! » Alors il leur parle de celui qui vient. IL existe, il est là tout proche, Lui, baptisera dans l’Esprit Saint et le feu…Quelques années plus tard, quand il s’adresse aux Philippiens, alors que les chrétiens tout comme lui-même sont aux prises à mille persécutions à Jérusalem de la part des juifs, à Rome de la part des païens, et qu’ils se demandent comment vivre au milieu de tant de souffrances, Paul n’hésite pas à écrire : « Ne soyez inquiets de rien, et la paix de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer gardera votre cœur. » Enfin, lorsque St Luc évoque le baptême de Jean Baptiste, plusieurs dizaines d’années après l’Ascension, c’est désormais l’Eglise qui par le ministère des apôtres confère aux nouveaux chrétiens le baptême dans l’Esprit l’Eau et le feu. Attentifs à la prédication du précurseur, préalable à toute conversion, il leur faut prendre conscience d’avoir à changer quelque chose dans leur existence, renoncer à leur suffisance, reconnaître la nécessité d’être atteints au cœur par une parole brûlante. Ces gens innombrables forment aussi un peuple en attente. Quelqu’un va venir, Jésus Le Vivant, qui ne cesse de venir poursuivre dans leur cœur le chemin amorcé.
Nous en sommes là, aujourd’hui. « Que devons-nous faire ? » Sans doute, comme il s’est dit beaucoup ces temps-ci, entrer en résistance, par le choix actif de la bienveillance, et la bienfaisance, non seulement entre cultures, entre religions, entre générations, au-delà des haines et des rancoeurs, entre nous et autour de nous, créer et nourrir le lien : c’est toujours la même histoire du salut qui se continue dans toute communauté humaine. La règle d’or la plus archaïque, vieille comme l’humanité consciente, mais négative : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. Plus, depuis le conseil des sages, grecs et juifs, positive : Fais à autrui ce que tu désire qu’on te fasse. Mieux, aujourd’hui encore, des précurseurs se lèvent et désignent Jésus, comme Jean-Baptiste, en posant à notre temps les questions qui touchent à la vie et à la mort. Or, écrit François Varillon, la vie, ça n’existe pas, il y a des vivants. De quoi est faite la vie ? Le christianisme répond : La vie véritable, c’est l’amour. Dieu est Amour.
Ainsi les prophètes de Dieu renvoient toujours à Dieu, le tout Autre : « Revenez au Seigneur votre Dieu : Il vous rendra la vie. Déchirez votre cœur, repentez-vous. Dieu ne veut pas la mort, mais la vie. Cherchez sa face et vivez devant Lui : Il brillera sur vous comme l’aurore, comme une ondée, comme une pluie de printemps sur la terre, il descendra en vos cœurs, Il vous rendra la joie». Mais il faut la lui demander, car, on l’a dit, cette joie est dans les deux sens « imprenable » : personne ne peut la conquérir, c’est surnaturel, c’est donné, et cette joie que lui seul donne, « Personne ne pourra vous la ravir ! »

Fr. A-M.