Dans l’histoire primitive de notre Ordre, on raconte que l’austérité de nos Pères était telle que si elle faisait certes l’admiration de tous, elle répugnait cependant également à tous. La chronique écrit en effet : « Les voisins avaient bien en honneur la sainteté de leur vie, mais ils abhorraient leur austérité, répugnant à imiter ceux qu’ils fréquentaient pourtant avec vénération » (Exordium Cistercii II, 7). La chronique poursuit en précisant qu’il aura fallu toute la patience, la ténacité et la persévérance de nos fondateurs, en particulier celles de son deuxième abbé, Albéric, pour que leur foi porte enfin un fruit aussi inespéré qu’inattendu : l’arrivée en 1113 ou 1114 d’un groupe d’hommes menés par saint Bernard, ce qui permit de réaliser aussitôt et quasi coup sur coup quatre fondations successives. Or, et c’est cela que je veux souligner, à la première d’entre elles, on donna le nom de La Ferté, un mot qui dérive du latin firmitas qui signifie « fermeté » et que nos Pères ne choisirent pas au hasard. De fait, ils avaient en mémoire une expression de saint Paul qui félicite les Colossiens pour la « firmitas, la fermeté de leur foi au Christ ». En donnant le nom de La Ferté à leur nouvelle fondation, nos Pères voulaient donc clairement signifier que celle-ci était bien le fruit de leur persévérance dans la prière et de leur fermeté dans la foi. Ce que la chronique qui rapporte cet événement souligne encore, en citant justement un passage du Psaume 33 : « Les yeux du Seigneur sont sur les justes et ses oreilles sont attentives à leurs prières ».
Eh bien, frères et sœurs, c’est bien à tenir dans fermeté de la foi et la persévérance dans la prière que, chacune avec sa tonalité propre, les trois lectures de ce jour nous invitent aujourd’hui.
Saint Paul encourage Timothée à demeurer ferme dans ce qu’il a appris. À s’appuyer sur la Parole de Dieu, capable, lui dit-il, de le soutenir en tout ce qu’il entreprend : qu’il s’agisse d’enseigner, de corriger, de dénoncer le mal, de redresser ou d’éduquer dans la justice, toujours en effet la Parole de Dieu a le pouvoir de communiquer la sagesse en vue du salut par la foi que nous avons dans le Christ-Jésus. Qu’il n’ait donc crainte d’y recourir à temps et à contretemps, sans se lasser, pour accomplir sa mission de pasteur.
De son côté, Jésus lui-même raconte une de ces paraboles dont il a le secret et où il met en scène un juge inique qui, agacé par son insistance, se laisse finalement fléchir par une veuve importune qui, elle, ne se lasse pas de le solliciter, jusqu’à l’impatience, pour qu’il fasse droit à sa requête. Une manière pour Jésus de souligner, par contraste, que si ce juge dépourvu de justice s’est finalement laissé fléchir, à plus forte raison, notre Père céleste qui, lui, est bon et ne veut que le bien de ses créatures, ne peut faire autrement que de prêter une oreille attentive au cri des malheureux pour leur faire justice, car, nous enseigne pareillement le Psaume responsorial, « Il ne dort ni ne sommeille, le gardien d’Israël. Oui, il est là, le Seigneur, ton gardien, ton ombrage, il se tient près de toi », de sorte que « le soleil pendant le jour ni la lune durant la nuit ne pourront te frapper » (Ps 120).
Et c’est bien cela que vient illustrer de manière épique le récit du livre de l’Exode entendu en première lecture qui nous raconte comment, grâce à la prière de Moïse, le peuple d’Israël emportait la victoire contre ses ennemis, les Amalécites, et comment, à chaque fois que Moïse baissait les bras, il perdait du terrain, si bien que Moïse eut finalement besoin qu’on lui soutînt les bras afin que sa prière ne fléchisse pas jusqu’à ce que la victoire soit totale !
Trois pages d’écritures qui convergent donc pour nous enseigner la même chose : nous encourager à la persévérance dans la prière et à tenir ferme dans la foi. Mais aussi trois pages d’Écriture qui se heurtent parfois, ou même souvent, à notre propre expérience de la prière. Je n’en retiendrai aujourd’hui qu’un seul aspect, à partir de l’exemple que nous donne la première lecture à propos de la figure de Moïse.
Comme lui en effet, il arrive que nous nous lassions. Que, fatigués, nous baissions les bras. Pas uniquement à cause d’une fatigue physique, en soi bien excusable, mais surtout par découragement et lassitude intérieure. À qui, en effet, n’est-il jamais arrivé un jour de se dire : « Mais à quoi bon cela sert-il de prier puisque, de toute façon, ma prière n’est pas entendue ? La preuve : je ne suis pas, ou si rarement exaucé ! » Et que dire de nous, moines, qui avons pourtant fait le choix d’une vie rythmée par la prière communautaire, sept fois par jour ! À qui n’est-il jamais arrivé, ne fût-ce qu’une fois !, de prendre place au chœur, le cœur las ? Encore me trouver à côté de tel frère qui chante faux ou à contretemps, qui m’agace par la manière dont il se tient ; par le fait qu’il ne donne pas autant de voix qu’il pourrait ! Quand moi-même, aussi, je suis distrait, ailleurs, préoccupé par autre chose ; que je suis bien là au chœur, physiquement, mais que mon cœur, lui, vagabonde ailleurs en esprit. Oui, tant de choses qui peuvent venir parasiter la pureté de notre prière, sans compter parfois, plus radical, le doute qui peut nous envahir ! Perdre son temps à prier sept fois le jour, alors qu’il y a tant d’urgences qui nous requièrent ; mille et une autres choses qui nous sembleraient davantage prioritaires. Doute aussi à voir que ma prière semble ne porter aucun fruit, ni pour moi-même – je reste désespérément le même sans changement notoire -, ni pour le monde, toujours autant défiguré par le mal, le malheur et la souffrance. Alors à quoi bon s’il n’y a personne pour écouter le cri du monde ?
Oui, tout cela, et sans doute bien d’autres choses encore, nous rappelle que la prière est un combat. Un combat à mener chaque jour, avec persévérance, parfois dans la nuit de la foi la plus obscure, comme tant de saints ont pu en faire la douloureuse expérience : à commencer par Mère Teresa, dernièrement canonisée ; mais aussi son homonyme, la petite Thérèse de Lisieux qui, à la fin de sa vie, fut tentée jusqu’à l’épreuve du blasphème.
Oui, rude combat de la prière pour lequel, cependant, nous avons deux armes à notre disposition. Et deux armes redoutables, tel Aaron et Hour qui soutenaient les bras las de Moïse. Il y a d’abord, malgré parfois les apparences contraires, le soutien que nous offre la présence de nos frères. Car si importune qu’elle puisse parfois nous paraître, ils sont là cependant à nos côtés, attestant, par leur simple présence, que nous ne sommes pas seuls à vivre et à porter ce combat de la prière. Mais bien plutôt, qu’ensemble nous le portons, formant tout ensemble un seul corps. Ensuite, et surtout, il y a notre foi en celui qui a remporté la victoire sur la mort et le péché, Jésus lui-même : c’est lui le chef de notre foi ; lui qui, le premier, a traversé la nuit du doute : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ; lui aussi qui, le premier, selon la belle expression de l’épître aux Hébreux (He 6, 19), « a jeté au-delà de la voile de la mort, l’ancre de l’espérance, devenant ainsi pour nous le précurseur de notre salut.
Armés de telles armes, que nous reste-t-il à faire, sinon deux choses : tenir fermes dans la foi et dans l’espérance. En ce début de la semaine missionnaire mondiale, imitons donc la veuve de l’évangile, qui, sans se lasser, n’a de cesse de présenter sa requête à celui dont elle espère le salut. Elle est l’Image de l’Église, priante et intercédante. Porte-voix des « sans-voix », porte-voix de tous ceux qui souffrent. Que jamais, donc, elle ne se lasse, à temps et à contre-temps, de présenter à Dieu, unie au Christ, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes, l’offrande de sa supplication, pauvre mais fervente, pour le salut du monde. Telle est sa mission. Telle aussi la nôtre, à nous moines, voués à la prière nuit et jour.

F. P-A