Le riche et Lazare : une parabole redoutable qu’il importe de bien lire. En effet avec un tel texte, on peut jouer à culpabiliser les autres ou à se culpabiliser sottement soi-même. Un riche, sans plus, qui n’a d’ailleurs pas de nom, et puis Lazare dont le nom signifie « Dieu aide » ; il ne demande rien, il est là simplement. D’ailleurs le premier ne lui a rien refusé, il ne voit rien. Pour le premier, Amos n’y va pas en douceur en l’assimilant à « la bande des vautrés » ! Quant aux pauvres, ils sont désormais plus que jamais à nos portes, atteints par le chômage, immigrés, clandestins, réfugiés, blessés dans leur identité, malades blessés dans leur corps, endeuillés blessés dans leurs cœurs. Pauvres, nous le sommes tous plus ou moins. Et riches, nous le sommes tous aussi plus ou moins…
Mais, ce n’est pas en premier lieu à travers le service à rendre aux pauvres, ni à propos des rapports entre nous, les uns riches et les autres pauvres, que les textes que nous venons d’entendre nous bousculent, mais plutôt sur l’ensemble de nos rapports les uns avec les autres et, à travers la nourriture le boire et le manger et l’argent en général, c’est bien plus sur l’ensemble de nos rapports avec les biens de ce monde que notre attention est éveillée. Or, c’est bien ce souci quotidien et biologique de survie corporelle qui régit nos rapports avec nous-mêmes, avec les gens et avec Dieu. Le conseil de Saint Paul à Timothée de la deuxième lecture nous remet avec sagesse face à la vie éternelle, non pour en relativiser le poids, mais pour leur donner leur sens : « En présence de Dieu qui donne vie à toute chose et en présence de Jésus, toi, l’homme de Dieu, cherche à être juste, vis dans la foi et l’amour, la persévérance et la douceur. » Le boire et le manger, dans les orgies évoquées comme une malédiction par Amos : « Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Jérusalem, et ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! », mais aussi bien dans la faim de quelques miettes tombées de la table ou la soif d’une goutte d’eau offerte du bout d’un doigt, dans le récit purement imaginaire rapporté par Saint Luc, symbolisent bien l’ensemble de nos besoins. Le boire et le manger sont notre rapport le plus constant aux choses. Et c’est bien ce rapport élémentaire qui gouverne aussi la vie spirituelle c'est-à-dire les relations d’esprit à esprit, donc nos relations aux gens et notre rapport à Dieu, car la peur de manquer pousse naturellement chacun à « faire des provisions », à veiller à sa propre survie, comme à celle des siens. Comment alors vivre tout cela comme une bénédiction, puisque ces textes nous sont offerts pour nous faire vivre, nous rendre heureux.
La première attitude spirituelle est intérieure : elle consiste sans doute à nous laisser toucher par Dieu par rapport à nos façons de vivre, même si elles sont très modestes, et à nous laisser toucher par la pauvreté des pauvres les plus proches comme les plus lointains et ce n’est pas naturel, c’est surnaturel, c’est une grâce de Dieu. Le scandale dénoncé par Jésus, c’est l’aveuglement du riche qui n’a rien vu. A chacun de s’interroger : si en y réfléchissant, je vois, dans mon existence des situations ou des attitudes qui rappellent plus ou moins cet évangile, c’est une grâce. Je peux laisser Dieu s’approcher toujours plus de moi, pour m’éclairer sur mes faiblesses, mes résistances et demander pardon à Dieu et aux pauvres. Le plus dangereux est de ne rien voir, de trouver qu’on n’a rien à se reprocher. C’est fréquent et c’est naturel : dés que quelqu’un possède un petit quelque chose, le réflexe normal est de le protéger. La seconde attitude tout autant spirituelle est extérieure. Dans la parabole des talents, il y a cette parole finale de Jésus : « Parce que tu as été un homme de confiance dans une toute petite affaire – et c’était bien une question de gestion des richesses – je te confierai des choses bien plus importantes » Et qu’est-ce qui est plus important que les richesses de la terre, c’est l’Amour. « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » dira St Paul. La finalité de tous les biens de la vie, c’est l’amour qui nous fait vivre en présence de Dieu, qui nous fait ressembler à Dieu. Que nous soyons riches ou pauvres, de biens, de santé, de moyens, de compétence, de temps, que nous possédions, plus ou moins, c’est toujours pour plus d’amour. En sachant, évidemment que personne n’et jamais en règle en ce domaine, ni les laïcs, ni les prêtres, ni les moines, ni les riches, ni les pauvres. Personne, mais Dieu pardonne, et Jésus guérit. Frères, tout amour vient de Dieu il doit fructifier, comme tout ce que nous avons reçu pour se multiplier, pour se partager, comme la bonté de Dieu sur nous. C’est plus que la justice, qui est le minimum, c’est signe de la tendresse échangée entre nous et Dieu, de la générosité de Dieu. Elle fera de nous des créateurs d’amour échangé, des créateurs de communion qui dure dans l’au-delà. Amen.

F. A-M