Si nous sommes rassemblés ici, ce matin, c’est que nous voulons, comme les « grandes foules » dont parle Luc, « faire route avec Jésus ». Et voilà qu’Il se retourne aussi vers nous et nous demande sans ménagement de Le préférer à tout : « père », «mère », « femme », « enfants », « frères », « sœurs », et même à notre « propre vie ». Voilà qui est clair et qui pourrait paraître décourageant, voire contradictoire, avec l’appel à l’amour que constitue tout l’enseignement de Jésus : « c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples. »
Souvenez-vous, c’était il y a deux semaines, Jésus nous invitait à passer, à sa suite, par « la porte étroite » de l’amour, pour être sauvés. Nous sommes toujours dans la même logique d’un amour qui va jusqu’au bout de lui-même, qui nous conduit à nous donner tout entier, et qui porte, en lui-même, la Croix. « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple ».
Le sens profond des paroles de Jésus est bien à chercher dans la signification à donner au mot « aimer », et surtout, à la conviction profonde que nous ne pouvons l’apprendre que de Lui Seul.
La première lecture nous éclaire déjà : elle nous invite à entrer dans cette voie, quand elle nous dit très explicitement qu’« un corps périssable appesantit notre âme », et que notre « enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées ». Selon elle, seule la sagesse reçue du Seigneur rend droits nos chemins, et « c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui (Lui) plaît et, par la sagesse, ont été sauvés. »
De fait, nous sommes sur ce chemin de l’Amour tout au long de notre vie et nous n’en finirons jamais d’apprendre à aimer. Chacune, chacun d’entre nous, est enveloppé de ses propres limites, de ses propres erreurs, de ses propres épaisseurs d’ignorance. Comment alors, entrer dans cette Sagesse de Dieu, dans cette suite de Jésus, pour apprendre à aimer comme Il le désire, autrement qu’en prenant très au sérieux les recommandations qu’Il nous donne aujourd’hui ? Jésus sait bien que le chemin de l’Amour dans lequel nous nous engageons est semé d’embûches qui, souvent, sont les obstacles dressés par nous- mêmes plus que par les autres. Il utilise une série d’images destinées à nous montrer que le projet d’aimer s’apparente à une œuvre de grande envergure: telle celle de bâtir une tour, ou encore celle de partir en guerre contre un puissant ennemi.
Le « préférer à tout », et « renoncer à tous ses biens », deviennent alors le travail préparatoire à la réussite de toute entreprise d’amour. St Luc est très précis dans les propos de Jésus qu’il veut nous faire comprendre : il ne nous est nullement demandé de ne pas aimer père, mère, enfants, frères, sœurs, mais de préférer Jésus, c’est à dire de l’introduire dans la relation comme le tiers qui va devenir la référence absolue. Jésus devient la tierce personne de toute relation qui se veut relation d’Amour, reçue de Lui et vécue en Lui.
Elle l’avait bien compris, et s’était efforcée de le vivre dans toute sa vie, celle que l’on appelle Mère Teresa de Calcutta, et que, pour cela l’Eglise reconnaît, aujourd’hui, comme sainte, par l’intermédiaire de notre Pape François ! Qu’est-ce qui fait la si grande notoriété de cette petite femme ? C’est bien sûr son amour sans limites du Seigneur Jésus et des plus pauvres. La vie de Mère Teresa nous livre un message fondamental : comme Jésus, elle a aimé jusqu’au bout ! Elle nous livre son secret d’amour : c’est par l’amour de Dieu que nous sommes amenés à devenir son égal. Elle nous donne de comprendre que le Royaume de Dieu, Royaume de l’Amour, est venu en ce monde !
Voilà la nouveauté radicale du message de Jésus, voilà pourquoi il est si difficile de Le suivre. Nous sommes toujours tentés, en effet, de penser que nous nous suffisons à nous-mêmes, que nous sommes bien capables d’aimer sans avoir besoin de recevoir des leçons de qui que ce soit. Pour vraiment suivre Jésus, il nous faut nous dépouiller de tout, et d’abord de cette suffisance-là qui nous entrave si bien. En toutes choses, y compris dans les relations qui nous sont les plus chères, il nous faut préférer Jésus. Lui seul peut transformer notre être profond pour le dépouiller de toute son ignorance, lui donner sagesse, force et douceur qui nous aident en retour à vivre toutes nos relations humaines. Alors, oui, c’est à la qualité d’amour que nous avons les uns envers les autres que nous sommes disciples de Jésus, témoins de son Amour, et participants du Royaume de Dieu dès ici-bas.

F. J-M