L’Eglise a choisi pour nous aujourd’hui quelques phrases brèves et curieuses prononcées par Jésus devant ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !...Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, mais plutôt la division !... » Ces paroles étonnantes, comme celles de dimanche prochain sur le salut du monde, ouvrent et clôturent une semaine de fêtes glorieuses : demain, le 15 août, triomphe de la Vierge Marie, puis le 19, la dédicace de notre église, et le 20, Saint Bernard. Ces paroles nous ramènent tout à coup à la fin du carême juste avant la Passion, et nous rappellent la plongée dans le baptême du feu et du sang nécessaire, pour nous comme pour Jésus,: « Je dois recevoir un baptême, et comme il m’en coûte qu’il soit accompli ! » Ces paroles étonnantes de Jésus sont donc à la fois un souhait, l’expression de son inquiétude devant ce qui l’attend et une prophétie nous concernant.
Les paroles de Jésus commencent par un souhait : après avoir affirmé qu’il est venu apporter le feu sur la terre, il continue : « Je voudrais qu’il soit déjà allumé ». Dans la Bible, le feu est un symbole religieux important, il réchauffe, il éclaire et il brûle. Enfin le feu finit par désigner Dieu lui-même. Les auteurs iront jusqu’à dire « Dieu est un feu », « son amour est un feu dévorant ». Héritier de toute cette tradition, Jésus ne veut-il pas dire qu’il est venu allumer le feu de l’amour de Dieu parmi les hommes. Un feu, présence du Dieu vivant qui à la fois éclaire, purifie et nous libère de toutes nos incapacités d’aimer. Il s’agit bien là de l’Esprit-Saint, signifié à la Pentecôte par une pluie de langues de feu. C’est l’Esprit d’amour du Père qui vient investir la vie de ses fidèles. C’est bien un autre esprit que celui qui anime spontanément la vie des hommes. IL s’agit d’une conversion des mentalités, des cœurs et des mœurs. La vie chrétienne ne peut plus se soumettre aux impératifs du monde. Et cela ne peut que le mettre en conflit avec lui-même d’abord. Spontanément, nous sommes tournés vers nous-mêmes. Mais aussi avec les autres. Il est inévitable que nos combats intérieurs n’aient pas de retentissements communautaires, que ce soit un groupe familial, ecclésial, société, à quelque niveau que ce soit. Nous en avons un exemple dans le passage du livre de Jérémie que nous entendions tout à l’heure.
Les paroles de Jésus sont aussi l’annonce prophétique de moments difficiles pour tous les disciples. Nous sommes à la fois prévenus et encouragés. Ce sera dur, mais nous ne sommes pas les premiers et nous ne sommes pas seuls. L’auteur de l’épître aux Hébreux nous en parlait : « Frères, ceux qui ont vécu dans la foi, foule immense de témoins, sont là qui nous entourent ». Alors ce combat commence par nous-mêmes. Si nous ne pouvons pas changer le monde, nous pouvons changer cette partie infime du monde, chacun de nous, un sept milliardième d’humanité que nous pouvons améliorer, puisque que tout homme qui s’élève élève le monde. Le mot « dur » revient trois fois : endurance dans l’épreuve, endurer l’humiliation, endurer l’hostilité. Comme eux, il nous faudra nous dépouiller de tout ce qui nous alourdit et d’abord le péché qui entrave la marche et empêche de courir, les yeux fixés sur Jésus, origine et terme de la foi. Or Jésus ne se tait pas. Il est habité par ce feu intérieur, il dit tout haut ce que sa conscience lui dit en secret, fidèle à sa conscience il ne peut que déchaîner la haine, au risque d’en mourir sur une croix « Méditez son exemple et vous ne serez pas accablés par le découragement ».
La vie chrétienne sera toujours un double combat, pour les premiers temps de l’Eglise comme pour toutes les générations futures : ce double combat, à la fois contre l’esprit du monde en chacun de nous, et contre l’esprit du monde dans nos sociétés, l’Eglise le vit aujourd’hui. Le premier combat est de l’ordre de secret des cœurs. Le second s’étale dans nos journaux imprimés ou télévisés. Et de ce combat, croyant ou non, victimes ou non, dans ces dernière décennies chacun en a eu une large part. La croix du Christ souligne alors cette violence des non-violents que Jésus proclame encore de nos jours. Vouloir la paix au point de taire ce que notre conscience croit être la vérité serait obéir à l’esprit du monde et pas à l’Esprit de Dieu. Ce courage de la fidélité à sa conscience, Jésus l’a toujours eu. Il a résisté jusqu’au sang dans sa lutte contre le péché. C’est pourquoi il est assis à la droite de Dieu, il règne avec lui.Nous te rendons grâce, Dieu notre Père, pour la parole de ton Fils qui, la veille de mourir, dit à ses amis : « Je vous donne ma paix, mais pas à la façon du monde. » Par cette eucharistie, tu nous unis davantage à Lui, accorde-nous de lui ressembler sur la terre et de partager sa gloire dans le ciel. Amen.

F. A-M