« Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la Maison d’Israël ». Telle est la promesse que nous venons d’entendre de la bouche du prophète Jérémie. Mais comment croire encore à cette promesse ? L’actualité de notre monde ne vient-elle pas lui infliger un cruel démenti ? Où, dans notre monde, trouver le droit ? Où, la justice ? Où, la sécurité et la paix annoncées par Jérémie, alors que guerres et violences, insécurité sociale et instabilité politique semblent partout y régner en maître ? N’est-il pas bien naïf, alors, d’imaginer qu’un monde meilleur puisse advenir ? Pire que cela ! Alors qu’on aurait attendu que, de la bouche de Jésus, sorte un mot d’espérance, une parole d’encouragement, l’annonce d’une bonne nouvelle - voilà que même ses paroles à lui semblent nous dissuader de nourrir une telle espérance ! Ce qu’elles nous livrent ? Non pas une vision de bonheur, mais une vision d’apocalypse. « Il y aura, dit-il, des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde ».
Vision d’apocalypse qui évoque aussitôt le célèbre tableau, le « Cri » ou l’« Effroi », d’Édouard Munch, peintre norvégien mort en 1944. Dans ce tableau impressionnant aux couleurs vives, daté de 1893, que voit-on ? Un homme, pris dans le tourbillon de l’angoisse qui, d’effroi, se ferme les oreilles tandis que, béante d’épouvante, il ouvre large sa bouche. L’artiste s’est lui-même expliqué sur cette œuvre. Il a écrit : « J'étais en train de marcher le long de la route avec deux amis - le soleil se couchait - soudain le ciel devint rouge sang – j'ai fait une pause, me sentant épuisé, et me suis appuyé contre la grille - il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et de la ville - mes amis ont continué à marcher, et je suis resté là, tremblant d'anxiété ». Et il termine par ces mots : « J'ai entendu un cri infini déchirer la Nature ».
En fait, c’est comme si, dans cette peinture, l’artiste avait condensé sa propre angoisse, mais aussi comme s’il faisait entendre, par anticipation, le cri immense que pousserait l’humanité entière qui, bientôt, allait être défigurée par toutes les barbaries qui s’abattraient sur elle au cours du XXe s.… jusqu’à ce cri de la création, « en douleurs d’enfantement », dont parle saint Paul aux Romains et auquel le pape François vient tout récemment de faire écho, quand, au début de son encyclique sur la « sauvegarde de la maison commune », il parle de notre « sœur, la création », qui « crie en raison des dégâts que nous lui causons » et qui, « opprimée et dévastée par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que nous en faisons, ‘gémit en travail d’enfantement’ (Rm 8, 22) ».
Alors, oui, devant le cri de tant d’hommes et de femmes affrontés au mal et à la violence, et même - comme on le voit aujourd’hui -, souvent contraints à l’exil ; devant le cri de tant de peuples, dépossédés de leur culture et de leur patrimoine ; devant enfin le cri de la création tout entière, exploitée sans vergogne, comment croire encore en l’accomplissement des promesses du Prophète Jérémie : « Voici des jours où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël, à la maison de Juda » ? Des jours où fleuriront le droit et la justice, la sécurité et la paix ?
Où trouver réponse à cette aspiration lancinante des hommes, à l’espérance indéfectible qui les tient au ventre et qui, malgré tout, leur fait tendre toujours le regard vers des lendemains plus lumineux, plus heureux ? Où trouver cette réponse ? Elle tient dans un seul verbe. Un seul, entendu dans la page d’évangile de ce jour, mais qui se décline de multiples manières : « Veillez, restez éveillés, tenez-vous sur vos gardes ; tenez-vous en état de veille ».
Mais, au juste, de quelle « vigilance » s’agit-il ? Serait-ce celle de nos Smartphones, tablettes et autres outils du même genre que nous gardons constamment à portée de mains et en état de veille permanente, même parfois la nuit, pour être immédiatement joignables et connectés ? Non, car si ces instruments nous tiennent effectivement en « vigilance orange », en « état d’attente » permanente, c’est en fait un état d’attente pour ainsi dire « liquide », une attente « creuse », sans objet, qui nous maintient en suspens, mais sans réel point d’accroche. Alors, de quelle vigilance s’agit-il ? D’une vigilance « orientée », comparable à celle d’une mère pour son nourrisson et qui fait que, même dans la nuit, elle reste sur le « qui-vive », prête à répondre aux cris de son enfant parce qu’elle le sait malade, fiévreux ou angoissé. Cris qui résonnent alors en son cœur de femme et de mère comme si c’était elle-même qui les poussait !
C’est ce même attachement viscéral, cette même prévenance d’une mère pour son nourrisson, que Dieu revendique pour lui-même, quand, dans le livre d’Isaïe, Il s’exclame : « Une femme oublierait–elle son nourrisson, oublierait–elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair, que même si celles–là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas ! » (Is 49, 15).
Or c’est justement cette même vigilance, prévenante et maternelle, que saint Paul, dans la 2ème lecture, nous demande de manifester les uns envers les autres : « Frères, que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant ». Littéralement : « qu’il multiplie et fasse abonder votre amour les uns envers les autres »… Et comme si cela ne suffisait pas, quelques lignes plus loin, il se fait encore plus insistant : « Vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ; c’est ainsi que déjà vous vous comportez. Mais abondez davantage, faites de nouveaux progrès, nous vous le demandons, oui, nous vous en prions, dans le Seigneur Jésus » (cf. 1 Thess. 3, 12 - 4, 2).
« Tenez-vous sur vos gardes, restez éveillés », disait Jésus. Mais il en donnait aussitôt l’orientation : « Restez éveillés afin de tenir debout devant le Fils de l’homme ».
En écho et dans le même sens, saint Paul renchérissait : « Abondez, surabondez de charité… afin que le Seigneur affermisse vos cœurs et les rendent irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus ».
Oui, tels sont bien les mots d’ordre de ce premier dimanche de l’Avent : rester éveillés, se tenir debout. Comment ? En abondant, en surabondant de charité. Car c’est l’amour seul comme attention à l’autre qui nous tient en éveil ! Comme une mère envers son enfant, comme Marie, l’attentive par excellence. Mais en vue de quoi ? Pour accueillir Celui qui vient à nous.
N’est-ce pas ainsi, seulement ainsi, par l’attention mutuelle que nous nous portons les uns aux autres, en commençant par là où nous vivons, dans nos lieux de vie respectifs : n’est-ce pas ainsi que nous commencerons à faire taire le « cri infini qui déchire la nature » ? N’est-ce pas ainsi que commencera à s’accomplir la promesse de bonheur que nous adressait Jérémie et où s’enfante un monde nouveau ? N’est-ce pas cela, finalement, que nous demandions dans l’oraison d’ouverture de ce 1er dimanche de l’Avent : « Dieu tout puissant, donne-nous d’aller avec courage sur les chemins de la justice à la rencontre du Seigneur pour que, lors du jugement, nous soyons trouvés dignes d’être appelés à entrer en possession du Royaume des cieux » ? Que tel soit notre « Orient » durant tout ce temps de l’Avent. Et ainsi, comme nous y invite le pape François, nous franchirons les portes saintes de la Miséricorde. Amen.

Fr. P-A