Lecture désespérante ?
S’il fallait s’en tenir à la seule première lecture de ce dimanche, vraiment, il y aurait de quoi désespérer ! « Vanité des vanités, tout est vanité ». Le même mot, répété à trois reprises, « vanité », en commençant même par un superlatif ! comme il est dit « cantique des cantiques », pour dire l’excellence de ce Cantique, ainsi est dit-il : « vanité des vanités » pour dire Vanité au suprême degré ! Tout ne serait-il donc que « vanité », comme si l’existence se réduisait à n’être que vent, souffle ténu sans inconsistance, telle de la « buée » - c’est de fait le sens premier du mot hébreu que nous traduisons par « vanité » - buée, donc, qui, à peine posée sur une vitre, a tôt fait de disparaître ? Oui, la vie humaine, notre vie à chacun ne serait-elle donc que cela ? Vanité, buée évanescente, sans aucune promesse d’avenir, destinée à disparaître aussitôt qu’elle a surgi du néant, telle la fleur des champs dont nous parlait le Psaume responsorial ? L’homme, nous disait le psalmiste, Dieu le fait retourner à la poussière. Il n’est qu’un songe, une herbe changeante, qui, à peine éclose le matin, le soir, se dessèche et fane (Ps 89) !
À ce compte, si tout n’est effectivement que vanité, alors à quoi bon se donner de la peine ? Tel est le regard que le Quohélet porte sur le monde. Regard qui ne fait que rajouter une couche supplémentaire à la morosité des temps qui court,… comme si on avait vraiment besoin de cela ! La parole de Dieu serait-elle alors de connivence avec la maladie de la désillusion et de la désespérance qui, si souvent, mine sinon notre propre cœur, du moins le cœur du monde, qui – on le constate aujourd’hui plus que jamais - ne voit plus alors à son malheur, d’autre remède que le repli identitaire et sécuritaire sur soi, la course au profit et, surtout, la jouissance égoïste et immédiate du temps présent, signant ainsi le nouveau triomphe de l’antique adage du Carpe diem, emprunté au poète latin Horace (Ode I, 1, verset 8), selon qui, en effet, puisque le temps est court et l’avenir incertain, il faut profiter au maximum du moment présent, sans se soucier aucunement ni de demain, et encore moins des autres qui sont à nos côtés !
Telle est l’attitude du riche propriétaire, si proche de notre inclination spontanée, que Jésus met en scène dans le récit qu’il propose aujourd’hui à notre réflexion pour nous mettre en garde contre une tentation si profondément ancrée dans nos cœurs : la soif de posséder, comme saint Paul la désigne dans l’épitre aux Colossiens. Cette course folle de la cupidité, qui, à ne pas y mettre de frein, s’emballe au point de nous entraîner dans une spirale sans fin et mortelle ! De fait, en ce domaine, la règle, n’est-elle pas « Toujours plus et toujours le plus vite possible », quitte pour cela, à suspendre au vestiaire de notre indifférence le manteau de la conscience et le sens de la justice ! Devant l’abondance de ses récoltes, que décide en effet l’homme que Jésus met en scène ? Il thésaurise ! Ce qu’il a acquis, fût-ce honnêtement au prix de son labeur, là n’est pas la question !, il l’entrepose indécemment, et là est le problème !, pour son seul profit. « Il se dit : te voilà avec de nombreux biens à ta disposition, à l’abri du besoin pour de nombreuses années. Repose-toi donc ; mange, bois et jouis de l’existence ! » Cet homme - mais aussi les deux frères qui se disputent leur part d’héritage et à qui, en réponse à leur querelle, Jésus raconte son récit – ces hommes, qu’ont-ils donc oublié ? Deux choses.
D’abord une évidence : que devant la mort, il n’y a plus ni riche ni pauvre, mais que tous, nous sommes à la même enseigne. Ce que nous avons accumulé en termes de richesse, il nous faudra bien, le jour de notre mort, y renoncer et le laisser à d’autres ! Comme aime à le repéter le pape François, a-t-on jamais vu en effet un camion de déménagement suivre un convoi funéraire ? De cette évidence face à la mort, il en résulte donc une première leçon que Jésus nous laisse tirer : c’est que ce qui donne sens à notre existence, ce ne sont pas les richesses que nous pourrions accumuler ; mais la manière dont nous en disposons. Et c’est là, justement, que vient se greffer la deuxième chose que nous avons souvent tendance à oublier. C’est le fait qu’il n’y a rien que nous possédions, que nous n’ayons d’abord reçu. Et, de cela, il s’ensuit alors que sur ce dont nous disposons, nos richesses : qu’elles soient matérielles ou spirituelles - nous avons à exercer, non un rapport de propriétaire, mais un rapport de « dispensateur ». Et qu’est-ce que cela signifie ? Simplement ceci que ce que nous avons reçu est destiné, non à être monopolisé jalousement, mais à être partagé généreusement.
De cela, un auteur cistercien du XIIe s., Ælred de Rievaulx, avait une conscience aigüe, qui se plaisait à rappeler à ses frères qu’ils n’avaient pas à se glorifier d’être le bénéficiaire d’une grâce reçue de Dieu comme si elle leur avait été réservée en propre, car si nous l’avons reçue, c’est uniquement en vue de la partager à tous. Et il ajoutait : « que chacun regarde (donc) ce qui est à lui comme étant à tous ses frères », et inversement, mais dans la même logique, « qu'il n'hésite pas (non plus) à considérer comme sien ce qui est à son frère », ce qui vaut pour lui valant également pour tous ! Du coup, précisait-il encore, « selon un miséricordieux dessein, Dieu agit envers nous de telle sorte que chacun ait besoin des autres : chacun pouvant trouver en l’autre ce qu’il ne possède pas en lui-même. À ce miséricordieux dessein, Ælred voyait même un triple bénéfice. Celui de l'humilité, puisque personne ne peut prétendre se suffire à lui-même ; celui ensuite de la charité, puisque ce que nous possédons, nous sommes appelés à le mettre généreusement à la disposition des autres ; et enfin, tout cela est au service de l'unité, et la rend manifeste puisque « chaque élément est à tous, et tout est à chacun » !
Dans cette perspective, il devient alors évident que le monde créé ne peut plus être un champ de bataille où chacun revendiquerait pour soi seul une part d’héritage qu’il considérerait comme un dû qui lui reviendrait en propre… ce à quoi, de fait, le réduisent les deux frères qui, dans l’évangile de ce jour, somment Jésus de trancher leur querelle d’héritage. Mais justement ! En refusant de la trancher, Jésus leur montre et nous montre, à nous aussi, que, loin de se réduire à un champ de bataille, le monde créé est bien au contraire appelé à être le « théâtre du don » !
La scène par excellence où une telle vocation du monde créé est rendue manifeste, nous la connaissons bien : c’est, bien sûr, la croix de la Passion, mais aussi la table eucharistique, ce lieu où Jésus, de riche qu’il était, ne cesse de se dépouiller de lui-même et, se faisant pauvre, nous enrichit de sa pauvreté. Chaque fois que nous participons à l’eucharistie, c’est donc cela que nous manifestons : notre désir de « rechercher les réalités d’en haut » et de revêtir le Christ ; c’est-à-dire le désir de revêtir notre conscience, et toute notre manière d’être, du manteau de la justice et de la sollicitude fraternelle, ce manteau, qu’entraînés par la soif de posséder - ou la peur d’être dépossédés - , nous suspendons indécemment au vestiaire de l’indifférence ! Oui, là, à la table eucharistique, apprenons de Jésus qu’il est tout et en tous et, de lui, apprenons à faire en sorte que tout ce qui nous est propre soit destiné à appartenir à tous et que tout ce qui appartient aux autres, nous appartiennent, à nous aussi.
Oui, par notre participation à l’eucharistie, entrons dans cet admirable commerce où, par la grâce de Dieu, la création tout entière est restaurée en sa beauté originelle !

F. P-A