« Le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem. » Enlevé de ce monde. Ce n’est pas qu’une façon de parler pour dire qu’il va mourir. Bien sûr, il sait qu’il va mourir, et les siens seront privés de sa présence, il leur sera cruellement enlevé, ôté. De fait, il va être arrêté, jugé, condamné, il sera chargé de sa croix et mis à mort. Le choix du mot « enlevé » dit aussi beaucoup plus, c’est une assomption que St Luc et tout le nouveau testament décrit annonçant ainsi son terme glorieux, l’élévation du Seigneur dans la gloire. Et trois jours après, il ressuscitera.
Pour l’instant, il prend le chemin de Jérusalem, courageusement car il sait que le dénouement est inéluctable, il le veut et y consent, il l’a choisi, et il provoque même les évènements qui s’y dérouleront. En chemin, Jacques et Jean réagissent trop humainement à un incident de route et sont rabroués vivement. Puis Jésus rencontre trois personnes qui parlent un peu vite de le suivre, mais au prix de quelles ruptures, aussi exigeantes, voire aussi violentes que la mort annoncée comme un enlèvement. A quel prix ? Et pour quel enjeu ? « Frères, si le Christ nous libère, c’est pour que nous soyons vraiment libres…Vous avez été appelés à la liberté. » Le message de la lettre de St Paul que nous lisions tout à l’heure nous parle de la liberté comme du cadeau le plus précieux apporté par le Christ. « Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte, mettez vous par amour au service les uns des autres…Vivez ainsi sous la conduite de l’Esprit de Dieu. » C’est celui qui est animé par l’Esprit qui est vraiment libre, celui en qui l’œuvre de purification et de libération est accomplie, et qui est parvenu à une appartenance complète au Royaume. La liberté est la caractéristique du croyant, mais qui de nous est pleinement croyant ? Nous ne sommes qu’en chemin.
A ce point de réflexion, reprenons la lecture de notre évangile. Au moment d’être enlevé de ce monde, en quelques phrases, Jésus présente ce que peut devenir l’homme du Royaume, avec quatre points d’application de nos apprentissages de la liberté. A Jacques et Jean qui en voulaient à un village inhospitalier, Jésus propose de dépasser tout désir de vengeance et de violence même pour les meilleurs motifs et de rester dans l’amour. A cet homme qui veut le suivre, Jésus refuse toute installation possible en quelque nid ou terriers pour s’y reposer, et l’invite au dépouillement permanent. A celui qu’il appelle personnellement à le suivre, et demande un délai pour enterrer son Père, Jésus dit de laisser cela à ceux qui en ont la charge et de se libérer entièrement pour l’annonce du règne de Dieu. A celui qui veut d’abord faire ses adieux à sa famille, Jésus ordonne, comme Elie à Elisée, de laisser là son labour, et d’aller de l’avant sans jamais revenir sur lui-même : une charrue laboure-t-elle en marche arrière ?
Concrètement, cela ne veut pas dire que nous allons tous réaliser dans notre vie tout ce que Jésus dit là. Si nous voulions prendre ces réponses de Jésus au sens littéral et les appliquer dans leur matérialité, elles mettraient ceux qui les pratiqueraient dans une situation impossible. Elles soulignent ce que l’Eglise dit et ce que notre Pape François rappelle : la « radicalité de l’Evangile ». Cela signifie que nous acceptons de nous engager sur ce chemin de l’animation par l’Esprit qui nous recrée et nous conduit à réaliser progressivement ce qui est dit aujourd’hui dans l’évangile, avec toutes nos vulnérabilités, nos imperfections, et nos incertitudes. Saint Paul concluait : « Il y a là un affrontement qui vous empêche de faire ce que vous voudriez. Mais en vous laissent conduire par l’Esprit, vous n’êtes plus sujets de la Loi. »
Jésus allait être « enlevé » élevé de ce monde à son Père. Dans le détachement de l’amour, il marche librement vers Jérusalem. Sa crucifixion, sa résurrection et son ascension constituent une « assomption » dans la gloire du Père. Pour le Christ, pour chacun de nous, cela n’est-il pas réalisé pleinement au moment de la mort ? Et si nous voulons que notre mort soit l’ultime étape d’un passage déjà commencé, il faut que l’Esprit nous libère de toutes les tendances de la chair et installe en nous la liberté des enfants de Dieu. Il n’y a dans cet Evangile, ni rupture cruelle, ni refus de solidarité avec le monde et de participation à la vie des hommes, mais une prophétie en voie de réalisation : l’œuvre de l’Esprit Saint construisant en nous la liberté du Royaume.
Telle sera notre ultime demande après la communion : « Dieu, qui agis avec puissance dans tes sacrements, que le corps et le sang de Jésus, offert et reçu nous donnent la vie. Eliés à Toi par une charité qui ne passera jamais, nous porterons des fruits d’éternité ». Amen.

F. A-M