Moments-clefs de l’existence et leur « effet-cliquet »
Dans toute existence humaine, il y a des moments-clefs à propos desquels nous pouvons dire qu’ils ont marqué, dans le cours de notre vie, une étape décisive. Ce sont des événements qui, dans la conscience que nous en avons et le récit que nous nous en faisons, nous permettent de dire qu’il y a eu un « avant » et un « après ». Pourquoi ? Parce que de tels événements nous transforment en profondeur ou parce qu’ils nous conduisent à donner une orientation nouvelle, voire définitive au cours de notre existence. Et bien souvent, ce sont les autres qui en sont les meilleurs témoins quand ils nous disent, par exemple : « Comme tu as changé ! » ; ou « tu n’es plus le même ».
Eh bien, l’événement que la page d’évangile vient de nous relater et que la tradition de l’Église a appelé la « confession de Césarée » fut certainement, dans l’existence des apôtres, un de ces moments-là. Un événement qui a changé du tout au tout leur vie de compagnonnage avec Jésus. À partir de ce moment-là, autant pour lui que pour ses disciples, plus rien ne fut comme avant ! Pour l’apôtre Pierre surtout ! Il s’est en effet passé quelque chose de si fort, un tel engagement personnel vis-à-vis de Jésus, - « tu es le Christ, le Messie de Dieu » lui dit Pierre - que désormais, à moins bien sûr de se dédire ou de se contredire, tout retour en arrière lui était impossible ! Un peu comme au jeu de dames où, une fois qu’il a été avancé, il n’est plus permis de faire reculer un pion vers l’arrière ! C’est ce qu’on appelle, dans certains domaines, en économie ou en politique par exemple, l’« effet-cliquet » : une étape qui marque un point de non-retour, un seuil irréversible.
Or à quoi voit-on que l’événement de Césarée a eu, sur le compagnonnage des apôtres avec Jésus, un tel « effet-cliquet » ? Au fait que, jusqu’alors, les disciples n’avaient pour ainsi dire été que les compagnons extérieurs de la vie de Jésus, et que, à partir de ce moment, dans l’enseignement qu’il commence à leur délivrer, il en fait non seulement des intimes, à qui il dévoile ce qui l’attend : « il faut que le fils de l’homme souffre beaucoup… », mais en plus, qu’en leur enseignant ce que signifie la condition du disciple, il les rend du coup partie prenante de sa condition et de sa destinée : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même… car celui qui veut sauver sa vie, il doit la perdre à cause de moi » !
Difficile articulation entre « Confession de foi » et « participation à la croix »
Arrivé à ce point, on peut alors se poser une question. Comment articuler l’une à l’autre les deux facettes du récit évangélique que nous venons d’entendre : la confession de foi professée par Pierre et le renoncement à nous-mêmes que Jésus réclame de ses disciples ? Tentons la réponse suivante. Cette articulation ne trouve-t-elle pas son explication dans le fait que la vie de foi comporte, elle aussi, deux facettes : une part confessante et une fidélité parfois crucifiante ?
- La part confessante de la vie chrétienne
Ainsi, il y a d’abord la décision que nous prenons « pour la vie » : l’orientation que nous décidons de donner à notre existence suite à l’appel que nous avons entendu, que ce soit, pour la plupart d’entre vous, le choix de fonder une famille, ou, pour nous, moines, le choix de consacrer notre vie au sein d’une communauté religieuse. Un jour, nous avons donc dit « oui ». Et cela, c’est la part « confessante » de notre vie, l’acte de confiance inaugural que nous avons posé le jour où nous avons décidé de nous « lier » à une communauté de destin pour faire « foi-avec » : foi avec l’autre qui est notre conjoint, foi avec les autres qui sont nos frères de communauté.
- La crucifiante fidélité
Mais à côté de cette décision inaugurale, il y a aussi la parfois difficile fidélité à « tenir » dans le choix que nous avons fait ! Or autant que nous sommes ici présents, nous avons sans doute suffisamment vécu pour savoir ce qu’il en coûte justement de combats à mener pour rester fidèle à notre engagement ! Telle crise à dépasser ; telle traversée du désert à endurer ; tel doute à surmonter sur la justesse de notre choix ; plus prosaïquement encore, le poids du jour à porter avec ses inévitables vicissitudes, les petits agacements de la vie commune qui viennent troubler la paix du cœur et surtout nous rappeler que nous ne sommes pas seuls, que nous avons à tenir compte de notre conjoint, de nos compagnons de route, à « faire avec » : avec toutes leurs qualités bien sûr, mais surtout avec leurs petits travers… que l’on ne connait que trop bien !
Alors, en toutes ces circonstances, petites ou grandes, nous avons à redire ce « oui » inaugural qu’un jour nous avons prononcé. Dieu sait cependant combien le renouveler est douloureux et parfois même crucifiant ! Tel ce moine du Désert qui en avait tellement assez du genre de vie qu’il menait que, chaque jour, il se disait « aujourd’hui, je m’en vais », mais qui, chaque jour aussi, remettait au lendemain l’exécution de sa décision… si bien que, héros du quotidien, il persévéra jusqu’à la mort ! Or, dans le combat de nos fidélités fragiles, n’est-ce pas tout cela que signifie « se charger chaque jour de sa croix » et « perdre sa vie à cause de Jésus pour la sauver » ?
Que faire quand nous avons failli ou que l’épreuve nous semble trop lourde ?
Mais, me direz-vous peut-être, « que faire si cette bravoure du quotidien semble subjectivement dépasser nos forces ou même si, objectivement, nous avons failli dans cette fidélité ? » La réponse à cette question, nous pouvons la trouver dans les deux premières lectures de ce dimanche. Chacune, elle nous offre un conseil précieux.
- Fixer les yeux sur le chef de notre foi
Le premier conseil, c’est le prophète Zacharie qui nous le donne, et il est destiné plutôt à ceux qui auraient failli. Et quel est ce conseil ? C’est de « fixer les yeux » sur celui que l’auteur de l’épître aux Hébreux appelle le « chef de notre foi » (He 12, 2) ; et pourquoi tourner vers lui notre regard ? Parce qu’« au lieu de la joie qui lui était proposée, il a supporté la croix et méprisé la honte », et que, désormais victorieux (« assis à la droite du trône de Dieu »), il intercède en notre faveur en répandant de son côté transpercé une source qui nous lave de toute souillure et de tout péché. C’est donc bien lui qui mène notre foi à sa perfection en la comblant de tout ce qui lui manque.
- Tourner notre regard vers l’accomplissement des promesses
Le deuxième conseil, quant à lui, il s’adresse davantage à ceux qui, sans peut-être avoir failli, éprouvent cependant plus durement l’âpreté du combat de la foi, et c’est saint Paul qui nous le donne dans l’épître aux Galates. En quoi consiste-t-il ? C’est de porter, là encore, le regard de notre foi, non plus cependant sur Jésus, le « médiateur de notre foi », mais vers le terme où Il veut nous conduire ; et ce terme, c’est la certitude d’appartenir au Christ, la certitude d’être, en Lui et avec Lui, Fils de Dieu et de devenir un jour avec lui héritiers selon la Promesse (Gal 3, 26… 29).
Conclusion
Nous pouvons alors conclure notre méditation en demandant au Seigneur qu’Il ne cesse jamais de nous guider et qu’il nous enracine [toujours plus] solidement dans son amour (oraison d’ouverture de la messe) de sorte que nos cœurs, purifiés par sa puissance (oraison sur les offrandes), puissent s’établir fermement dans la confiance !

F. P-A