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Dimanche dernier, alors que nous lisions le récit de la Passion selon saint Luc, nous avons cherché à voir comment, à travers le dialogue de Jésus avec celui qu’on appelle désormais le « bon larron », le troisième évangéliste avait tenté de répondre à la question cruciale, qui nous taraude tous d’une manière ou d’une autre, de savoir en quoi la mort de Jésus sur le bois de la croix peut bien être - pas seulement en paroles ou en paraboles, mais réellement « en actes » - le lieu théologique par excellence où se dit ; mieux : où s’accomplit la « bonne nouvelle » de notre salut. Et qu’avons-nous découvert ? Une chose essentielle : que si Jésus nous sauve, non pas dans l’abstrait, mais très concrètement, chacun et chacune d’entre nous, c’est parce que, ayant pris sur lui visage d’homme et mourant criminel avec des criminels en rejoignant au plus bas de sa condamnation et de sa condition le bon larron, Jésus a accepté, lui l’innocent de tout péché, d’être du coup « identifié » à tous ces visages sans nom, défigurés par le mal, par le péché, par la violence, que nous en soyons les victimes ou même les auteurs.
En acceptant de mourir de cette manière, c’est-à-dire en acceptant de se laisser écarteler sur le bois de la croix, Jésus s’est ainsi placé sur ce que Mgr Claverie, l’évêque-martyr d’Algérie, a si souvent aimé appeler « la grande fracture originelle entre l’homme et Dieu, dont toutes les autres, ajoutait-il, sont la conséquence ».
La croix, c’est donc, disait-il encore, « l’écartèlement de Jésus entre Dieu et l’humanité, et entre les humains divisés ». Ecartèlement, donc, auquel Jésus se soumet, non pas évidemment pour s’y laisser broyer, mais bien au contraire pour l’assumer en sa personne et le « résorber » à travers sa Passion. Double écartèlement : à la verticale où Jésus réconcilie les hommes avec Dieu ; et à l’horizontal où il étreint tous les hommes en son amour pour les réconcilier les uns avec les autres.
Langage de la croix qui devient ainsi, en Jésus, comme l’écrit encore Mgr Claverie, « le langage de la réconciliation par quelqu’un qui est prêt à verser son sang, alors qu’habituellement, pour réconcilier, c’est le sang des autres que l’on verse ! » Ce faisant, Jésus inverse donc la logique « naturelle » de la vengeance ou de la « vendetta », pour lui substituer la logique, celle-là tout divine, du don et de l’offrande : « Voici mon sang, versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés » !
Disons-le alors encore autrement : le langage de la croix n’est rien d’autre que le langage dont Dieu se sert pour nous dire son amour. Un amour qui se dit par le don que Jésus nous fait de sa vie.
C’est bien à cette lumière-là - et peut-être à cette lumière-là seulement ! - qu’il nous faut alors comprendre l’article du credo par lequel nous confessons et affirmons que Jésus « est descendu aux enfers ».
Bien sûr, nous n’ignorons pas que tout un courant théologique, plutôt doloriste, s’est emparé de cet article du credo pour défendre la thèse selon laquelle Dieu aurait « abandonné » Jésus en le livrant à la mort, selon le mot de Jésus « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Lue ainsi, la descente de Jésus aux enfers serait alors la descente dans l’horreur de la solitude la plus totale.
Une telle lecture de la « descente de Jésus aux enfers » a sans doute acquis ses lettres de noblesse. Mais est-ce la seule lecture possible ? Ne peut-on y lire aussi autre chose ? À ce propos, écoutons encore Pierre Claverie qui ouvre en effet une autre voie de lecture : « La descente aux enfers, dit-il, n’est pas la conséquence de l’abandon de Dieu ! Elle exprime au contraire la volonté de Dieu d’être présent aux enfers, le lieu de la mort. Jésus descend dans la mort, il assume la mort, il entre dans la mort. Il y entre, non pas comme quelqu’un d’abandonné, qui meurt au sens spirituel ; il y entre avec la puissance de l’amour ! »
Sans nier bien sûr la vérité de la mort de Jésus sur la croix – car c’est aussi un article de notre credo -, la « descente aux enfers » ainsi considérée, au lieu d’être la détresse absolue et l’abandon total, devient alors pour nous une force pour lutter contre l’inéluctable avec tous les « défigurés », toutes les « gueules cassées » de l’humanité - et elles sont nombreuses dans notre monde !
Et pourquoi est-ce une force de savoir cela ? Parce que, de savoir que Jésus est descendu, là, dans la mort - dans nos morts - non pas abandonné, mais avec la puissance de la vie, avec la puissance de l’Esprit, c’est affirmer que par Jésus et en Lui, qui est descendu aux enfers, « Dieu n’est absent de nulle part, pas même de nos enfers » : tous ces lieux de mort où, si souvent, le péché nous entraîne !
Aujourd’hui, alors que, dans un instant, nous allons vénérer la croix en nous agenouillant devant elle, c’est bien cela aussi que nous voulons attester et confesser, non plus seulement en paroles comme quand nous récitons le credo, mais par un acte : un rite liturgique qui engage tout notre être.
Par ce geste, en effet, nous attestons et confessons que la croix de Jésus, c’est l’amour qui s’empare de la mort.
Par ce geste nous attestons et confessons que la croix de Jésus, c’est la miséricorde de Dieu qui, tel le ferment d’un levain nouveau, soulève la pierre de nos tombeaux et se fait plus forte que nos péchés ;
Par notre vénération de la croix, nous affirmons notre foi que, si défigurée qu’elle puisse être, la vie des hommes, nos vies personnelles comme notre vie en société, est destinée en Jésus - parce qu’il a tout assumé de notre condition - à être transfigurée par lui pour devenir source jaillissante de vie renouvelée.
Au pied de la croix, et en présence de Marie, nous accédons à ce que f. Christophe Lebreton, le moine-poète de Tibhirine, appelle notre « je » pascal : là, nous recevons le manteau blanc des ressuscités dont nous serons revêtus le jour de Pâques en renouvelant les promesses de notre baptême !
Aujourd’hui, faisons donc de notre adoration de la croix, une proclamation de foi.
Attestons, de la croix de Jésus, qu’elle est épiphanie paradoxale de la gloire du Père et le lieu de notre nouvelle naissance qui fait de nous des « re-nés »Oui, confessons que la croix de Jésus, c’est la puissance de l’amour qui nous sauve. Acte de foi éminent puisque, en effet, cette puissance, elle se cache dans… et surtout nous la lisons à travers… l’impuissance d’un Crucifié !

F. P-A