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Avec la fête de la très sainte Trinité que nous célébrons aujourd’hui, les multiples facettes de l’œuvre divine que le temps pascal nous avait amenés à « diffracter » en 3 fêtes distinctes - Pâques, Ascension et Pentecôte -, la liturgie de ce jour nous invite à les rassembler comme en une seule gerbe, et à célébrer, dans une seule et unique louange - par delà la distinction de leurs opérations respectives - l’œuvre commune qui unit, les unes autres, les trois personnes divines, dans l’unité de leur essence.
Mais, au juste, que signifie pour nous, et surtout quelles implications cela a-t-il sur notre vie, le fait de ramener ainsi à l’unité de la mise en commun, la diversité des grâces que nous valent les opérations propres à chacune des 3 personnes de la Trinité ?
Commençons par la signification. La fête de la Trinité nous rappelle une chose essentielle pour notre vie chrétienne. Elle nous rappelle que, depuis le jour de notre création, et surtout de notre « re-création » par le baptême, toute notre vie est comme « immergée » dans la vie même de Dieu ; qu’elle est pour ainsi dire « plongée » - c’est le sens propre du mot « baptême » ! - dans la vie trinitaire :Elle est d’abord « enracinement » dans la Vie du Père. C’est lui qui est à l’origine de notre création ; Il nous a créés à son image et à sa ressemblance ; Elle est ensuite « plongée » dans la vie du Fils : par les mérites de sa Passion et de sa Résurrection, en nous donnant de partager sa condition filiale, le Christ est au principe de notre re-création à la ressemblance de Dieu.
Elle est enfin « immersion » dans la vie de l’Esprit : souffle commun du Père et du Fils, tel un onguent, qui nous revêt de forces divines, il est à la source de notre sanctification.
Cette immersion dans la vie divine, nous la signifions chaque fois que nous nous marquons du signe de la croix. Il est comme un manteau qui, de haut en bas, et de gauche à droite, nous enveloppe dans la vie du Père, dans la vie du Fils et dans la communion de l’Esprit saint. Enveloppement trinitaire qui nous est également signifié à chaque fois que nous participons à l’Eucharistie. Pensons tout simplement à l’ouverture de la messe : après le signe de la croix, le célébrant nous invite en effet à entrer dans la communion de la vie divine en nous transmettant la grâce du Seigneur Jésus, pour nous donner part à l’amour de Dieu le Père et nous introduire ainsi dans l’intimité même de leur communion qui est l’Esprit saint.
Voilà donc pour la signification de la fête de la Trinité. Elle nous rappelle que toute notre vie chrétienne est « plongée » dans la vie trinitaire. Mais elle ne se limite pas à cela. Elle nous invite aussi à être attentifs aux implications concrètes que cette « plongée » exerce sur notre existence. Si, de fait, dès le moment de notre création, nous sommes « plongés » dans la vie trinitaire, créés à son image et à sa ressemblance, alors, de quelque manière, il s’ensuit que nous devons en porter l’empreinte, exactement de la même façon qu’une œuvre d’art porte en elle la « signature » de l’artiste qui l’a créée. Nombreux sont les théologiens qui, dans l’histoire de l’Église, se sont exercés à repérer cette « marque » de la Trinité en nous, et bien évidemment, je n’ai pas l’intention de rivaliser avec eux. Contentons-nous de quelques repères.
La première empreinte que la Trinité laisse en nous, nous concerne d’abord chacun, à titre individuel. C’est le fait que chacune des trois personnes de la Trinité nous configure à ce qu’elles sont. En prenant la forme de serviteur, le Fils nous invite à le suivre dans son chemin d’humilité et fait ainsi de nous des disciples : « Apprenez de moi, dit-il que je suis doux et humble de cœur. Prenez sur vous mon fardeau et je vous donnerai le repos ».
Quant à l’Esprit saint, en se répandant dans nos cœurs, il diffuse en nous la charité et, telle une huile qui assouplit un cuir durci ou une peau sèche, il dilate peu à peu notre cœur pour le rendre attentif aux détresses de nos frères. Comme il l’est lui-même pour nous, l’Esprit-Paraclet fait donc de nous les consolateurs de nos frères.
Du même coup, en nous soustrayant à l’emprise de tout ce qui nous replie égoïstement sur nous-mêmes, ce même Esprit nous affranchit de l’esclavage de ce que saint Paul appelle la « convoitise charnelle ». Il fait de nous des hommes « libres », des « fils de Dieu ». C’est le même saint Paul qui l’affirme avec sa force coutumière : « Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu, nous dit-il, sont fils de Dieu ; aussi bien, n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves, mais un esprit de fils adoptif qui nous fait écrier : ‘Abba-Père’ ». Et il continue : « L’Esprit se joint donc à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu, et donc héritiers ; héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ » (Rm 8, 14-17).
Voilà ce qu’opère en chacun de nous chacune des 3 personnes de la Trinité, ; voilà la triple dignité qu’elle nous confère, en nous configurant à elles : à l’école de Jésus, nous apprenons à être disciples ; disciples du Christ, nous apprenons, avec Lui, à être doux et humbles de cœur, de sorte que, oints de son Esprit, nous apprenons à devenir frères : frères consolateurs de nos frères en détresse ; enfin, devenus frères les uns des autres, nous pouvons alors, tous, nous reconnaître, dans le Christ, enfants d’un même Père et, ainsi devenir Fils dans le Fils.
Mais il y a plus. Notre participation à la vie trinitaire ne se limite pas à recevoir, individuellement, ces trois titres de gloire : de disciples, de frères et de fils. La deuxième empreinte que la vie trinitaire imprime en nous concerne notre vie communautaire. Elle aussi doit en porter la marque, et en être le reflet. De la même manière en effet que, dans la communion de l’amour qui les unit, les trois personnes de la Trinité coopèrent à l’œuvre unique de notre glorification pour faire de nous des cohéritiers de Dieu, eh bien, de même, puisque nous avons été créés à la ressemblance de ce Dieu trinitaire, notre vie communautaire est-elle appelée à manifester, à son tour, cette même communion qui rassemble, dans l’unité de leur unique substance, les 3 personnes de la Trinité. Mais comment manifester une telle communion de l’amour ? La réponse est simple. C’est Baudouin de Forde, l’un de nos Pères Cisterciens, qui nous la donne dans son célèbre traité Sur la vie commune. Pas d’autre moyen, nous dit-il, de manifester entre nous la « communion de l’amour » qui unit les 3 personnes de la Trinité, que « l’amour de la communion » ! Et en quoi cela consiste ? Là encore la réponse est simple. Cela consiste à ne pas garder jalousement pour soi seul les dons que nous avons reçus en propre, mais à les placer au service et au profit du prochain, de sorte que « ces dons, reçus en propre, tendent vers ce bien qu’est la mise en commun », pour devenir, grâce à l’utilité qu’en tire autrui, un bien qui se communique. Se communiquant, ils tissent alors entre nous l’unité et, ainsi réalisent la communion qu’est l’amour. Ce faisant, nous vivrons alors à l’image et la ressemblance des 3 personnes de la Trinité, dans le lien de la charité qui les unit les unes aux autres. Puisse donc cette fête de la Trinité nous configurer de plus à elle, dans l’amour de la communion qui aspire de tous ses vœux à la réciprocité dans la communion de l’Amour. Amen.

F. P-A