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Nous venons de célébrer dans la joie la Résurrection du Seigneur. Depuis le matin de Pâques, l’Église a reçu mission d’être le porte-parole, l’« annonciatrice » de cette « bonne nouvelle » : « Jésus est ressuscité ; il est Christ et Seigneur à la louange et à la gloire de Dieu, son Père et notre Père ».
Un message inouï et inaudible
Il se peut pourtant que, trop accoutumés par vingt siècles d’une telle proclamation de foi, nous en soyons venus à en oublier le caractère proprement « in-ouï » : inouï en raison de sa nouveauté absolue, qui fait effectivement de cette affirmation un « jamais-entendu-jusqu’alors ». Un « inouï », mais aussi un « in-audible » : une affirmation littéralement inacceptable ; au regard de la raison raisonnante, ou même du simple bon sen, proprement un « non-croyable » qui dépasse l’entendement.
Les trois récits de la résurrection que nous avons entendus jusqu’à présent, depuis la vigile pascale, l’attestent avec une évidence qui crève les yeux. Tous ces récits soulignent combien, même pour les proches de Jésus, ceux qui furent les premiers témoins de la résurrection, il fut difficile de porter crédit à une telle affirmation !
Ainsi, la nuit de Pâques, on nous rapportait que les apôtres refusèrent de croire à l’annonce des femmes revenant du tombeau car, nous disait saint Luc, leur propos leur semblaient « délirants ». Dans une autre traduction, moins amène, on qualifie même leur propos de radotages ! De même, hier, avec saint Jean, nous assistions à une course aussi effrénée qu’échevelée : les témoins qui ont couru jusqu’au tombeau, Pierre et Marie-Madeleine, voient l’évidence d’un vide… sans qu’ils puissent accéder à l’invisible. Il faudra le regard d’aigle du disciple bien-aimé pour en percer le secret : « Il vit et il crut ». Enfin, aujourd’hui, ce même « vide » du tombeau, saint Matthieu nous apprend qu’on a aussitôt cherché à lui trouver une explication raisonnable pour le faire rentrer dans l’ordre « naturel » des choses : « Voilà ce que vous raconterez : ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions ».
Un message inaudible parce que inouï : saint Paul et le graffito d’Alexamenos
Le message pascal, un message inouï et un message inaudible, donc. Ou plus exactement, un message inaudible parce que inouï !
Quand saint Paul en fait l’annonce devant l’aréopage d’Athènes, il sera moqué par certains tandis que d’autres l’éconduisent gentiment : « À ces mots de résurrection des morts, rapporte l’auteur des Actes des Apôtre, les uns se moquaient ; les autres lui disaient : ‘Sur cette question, nous t’entendrons une autre fois’ », contraignant ainsi saint Paul à se retirer du milieu d’eux (cf. Ac. 17, 32).
Quelques 200 ans plus tard, à Rome, on rigolait encore de ce message ! Des fouilles archéologiques, menées en 1857 dans les vestiges de la domus Gelotiana - un bâtiment annexe au palais impérial -, ont en effet permis de retrouver, gravés sur un mur, deux graffiti datant probablement du 2ème siècle de notre ère : les célèbres graffitis dit d’Alexamenos bien connus des historiens pour être l’une des toutes premières représentations de la croix dans son sens chrétien. En fait, il s’agit d’une raillerie gravée à très gros traits, où l’on voit dessiné un crucifié avec un corps humain, mais affublé d'une tête d'âne. À côté, un autre personnage, représenté dans un geste qui ressemble à un geste d’adoration et de prière, avec, entremêlé au dessin, une inscription, dans un grec tout aussi grossier que le graphisme : « Alexamenos adore son Dieu ». Propos de dérision, disent les archéologues, qui raillent la foi chrétienne, et dans lesquels, disent-ils encore, il faut sans doute comprendre : « cet imbécile d’Alexamenos adore un dieu, bête comme un âne et crucifié comme un brigand ».
La foi chrétienne un « tout ce à quoi on ne s’attendait pas ! »
Commentant ce dessin, Marion Muller-Colard, une théologienne protestante, en souligne toute l’actualité. Ce graffito, dit-elle, « nous rappelle, après deux mille ans de christianisme (…), qu’il ne faisait pas partie du plan des disciples de Jésus, de suivre quelqu’un qui se laisserait crucifier et accepterait, sans recourir à aucune défense, toutes les humiliations qui le conduiraient à la mort. Ceux qui attendaient le Messie attendaient tout… sauf ça ! » (L’éternité ainsi de suite, Labor et Fides, 2018, p. 25).
Prolongeons le propos ! Ce qui rend le message chrétien, non pas uniquement « inouï » mais, plus encore, difficilement audible - hier comme aujourd’hui - c’est précisément cela : le fait que le cœur de l’annonce chrétienne porte seulement et uniquement sur ce « sauf ça » ! Sur un « tout-ce-à-quoi on ne s’attendait pas ! »
La même théologienne que je citais à l’instant le redit encore autrement, transposant au mystère de la résurrection les paroles même que, dans une de ses chansons, John Lennon adressait à son fils, Sean, nouvellement né. Que lui disait-il ? « Life is what happens to you while you’re busy making other plans » « La vie, c’est ce qui t’arrive, alors que tu t’affaires à élaborer d’autres projets ».
Eh bien, semblablement, le Messie, le Christ ressuscité, ne serait-il pas finalement, lui aussi, « celui qui arrive, alors qu’on est occupé à attendre quelqu’un d’autre, affairé à le chercher là où il ne se trouve déjà plus ? » « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il n’est pas ici, il est ressuscité », entendions-nous la nuit de Pâques (cf. Lc 24, 5) !
Pâques, c’est passer de l’in-ouï/in-audible à l’in-attendu/in-espéré
Un autre théologien, orthodoxe celui-là, Olivier Clément, le dit lui aussi mais à sa manière. Accueillir la bonne nouvelle de la Résurrection, autrement dit être chrétien, c’est, dit-il, « découvrir, au creux même de l’absence et de la mort, un visage à jamais ouvert comme une porte de lumière : celui du Christ ; et autour de Lui, pénétrés de sa lumière et de sa tendresse, les visages des pécheurs pardonnés qui ne jugent plus, mais qui accueillent. ‘Évangile’ veut dire l’annonce de cette joie » (Le visage intérieur, Stock, 1978, p. 115).
N’est-ce pas de cette « joie » dont nous avons été tous témoins, même au travers des larmes versées, il y a juste une semaine, devant les braises rougeoyantes et incandescentes de la cathédrale Notre-Dame de Paris ? Par delà l’immense vague de tristesse et de douleur qui a submergé la France et le monde, joie spirituelle de sentir toute une nation communier à ce même élan de foi et de ferveur, qui, il y a 9 siècles, permit que, sur l’Île de la cité, se dresse majestueuse, inouïe et défiant toutes les lois de la résistance des matériaux connues à l’époque, la nef mariale ?La joie de Pâques ne serait-elle pas alors, en toutes choses, la joie que l’on éprouve à passer de l’in-ouï/in-audible à l’in-attendu/in-espéré, tout comme, devant un exploit, on s’exclame, émerveillés : « Incroyable ! ». « Il était là, et nous ne le savions pas ! » Oui, Pâques est de cet ordre –là : une lumière qui se fraie un chemin dans et malgré l’épaisseur de nos ténèbres !

F. P-A