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Les fêtes que nous célébrons au fil de l’année liturgique en mémoire de la Vierge Marie nous permettent, chacune, de découvrir les multiples facettes du visage de Marie et en particulier rôle maternel qui lui a été confié depuis le jour où, par son Fiat, elle a accepté de devenir la Mère de Jésus. La fête que nous célébrons aujourd’hui, son Immaculée Conception, ne déroge pas à cette règle. Elle aussi met en lumière un aspect de ce grand mystère d’engendrement que Marie assume, envers l’Église tout entière comme envers chacun de ses membres. Si, en effet, comme par anticipation des grâces venant de la Passion de Jésus, Marie a été « préservée de tout péché », c’est bien parce que, dans son dessein de salut, Dieu se l’était pour ainsi dire « réservée » et qu’Il la destinait à être, comme le dit l’oraison de ce jour, « cette mère très pure » par l’intercession de qui, tous, nous sommes appelés à « parvenir jusqu’à Dieu, purifiés nous aussi, de tout mal ».
C’est ce mystère d’engendrement et de maternité divine assumée par Marie que j’aimerais explorer aujourd’hui avec vous, en nous plaçant tout spécialement à l’école de nos 7 frères de Tibhirine alors que l’Eglise célèbre, aujourd’hui même à Oran, avec douze autres « témoins de l’amour Crucifié », leur béatification.
À lire les textes qu’ils nous ont laissés, on ne peut en effet douter que c’est bien Marie, la Vierge très pure et la Mère de Jésus, qui a présidé à leur « engendrement ». Il vaudrait même mieux dire à leur « double naissance ». C’est Marie en effet qui a présidé au « travail » de leur naissance en Christ, non seulement de manière individuelle : en les configurant, chacun, peu à peu, comme disciple de Jésus et icône du Christ, livrant sa vie pour nous ; mais aussi de manière communautaire : en les « soudant » les uns aux autres en une koinonia évangélique, solidaire et surtout unanime dans leur choix : le choix progressivement consenti - mais jusqu’à être pleinement et « christiquement » assumé dans le martyre -, de rester fidèles à leur vocation. Une vocation qui fut, au départ, très personnelle, et propre à chacun, mais, qui, au fil du temps, est devenue une vocation « partagée » : une vocation « commune » appartenant aux 7 et même aux 19 : celle qui les a conduits, tous ensemble, à accepter d’être grains de blé jetés en terre, afin de devenir, en terre musulmane, semence de fraternité universelle.
Bien sûr, il vaudrait la peine de relire tous les textes que nos 7 frères ont laissés, car, chacun à leur manière, ils sont témoins de la dimension mariale de leur vie livrée, de leur vie donnée. Aujourd’hui, laissons-nous guider par l’un d’eux : le F. Christophe. Qui relit son Journal ou ses Poèmes ne peut en effet qu’être saisi en constatant combien ce mystère d’engendrement marial l’a habité tout au long de son existence, et combien, surtout, durant les trois années où il a tenu son Journal, du 8 août 93 au 19 mars 96, quelques jours avant leur enlèvement, il n’a cessé d’y revenir pour le méditer ; bien davantage : pour se laisser façonner par lui ! Que nous dit donc f. Christophe de ce mystère d’engendrement marial ? Et surtout comment l’a-t-il vécu ?
Tout commence par la conscience vive qu’il a à devoir vivre une « naissance », et une naissance, qu’il sait également devoir vivre au pied de la croix. Au tout début de son journal, en date du 22 septembre 93, il écrit les deux mots suivant : « L’enfance et la croix ». Puis aussitôt après, pour en expliciter le sens, il ajoute : « Naître, et le moyen de naître », établissant ainsi une double équivalence entre, d’un côté, l’« enfance » et la « naissance » et, de l’autre, entre la « croix » et le « moyen de naître ». Quatre mots et une double juxtaposition qui suffisent donc à F. Christophe pour nous dire ce qu’il a conscience de devoir vivre : « L’enfance et la croix. Naître, et le moyen de naître ». En un sens, le Journal de F. Christophe ne sera rien d’autre que cela : le récit du lent déploiement, ou plutôt, du consentement, tantôt joyeux, tantôt douloureux, qu’il donnera à cette naissance comme « disciple de Jésus » au pied de la croix. Or, précisément, ce qui frappe à la lecture du Journal, c’est que, pour évoquer cette « naissance », cet engendrement de Jésus en sa vie, F. Christophe en appelle toujours à la présence de Marie.
Le 20 octobre 93, s’adressant à Jésus, il écrit : « Il faut que je me tienne près de Toi : au lieu même où la Femme et d’autres avec Elle sont avec le Disciple bien-aimé, tournés vers Toi et recevant de toi la Communion dans l’Amour crucifié ».
On peut évidemment se demander : « Mais quelle est donc cette ‘communion dans l’amour crucifié’ à laquelle F. Christophe aspire ? » Trois jours plus tard, le 23 octobre, lui-même nous donne la réponse, une réponse qu’il place sur les lèvres de Jésus lui-même. Il écrit : « Je te préviens : Je suis//passant par toi, je te devance et//je te souffle le chemin//et je t’oblige en vérité.//Je te baptise en croix de moi//Va/Prends mon je t’aime/sois moi ». Oui, voilà la « naissance » à laquelle F. Christophe se sent convoqué : rien moins qu’un chemin d’identification à la personne de Jésus. Prendre sur lui, dit-il, le « Je t’aime » de Jésus, pour devenir, à son tour, Jésus lui-même : « Va, prends mon ‘je t’aime’, sois moi ». Or, justement, comme je viens de le dire, ce qui est remarquable, dans le Journal de F. Christophe, c’est que cette naissance, c’est non seulement au pied de la croix qu’elle se vit, et en présence de Marie, mais c’est surtout le fait que, toujours, pour l’évoquer, il se projette dans la même scène de l’évangile de Jean où Jésus, au pied de la croix, confie à Marie, sa mère, le disciple bien-aimé. C’est donc là, avec Marie et grâce à elle, que F. Christophe est progressivement conduit à prendre sur lui le « Je t’aime » de Jésus, à s’offrir à Lui et ainsi à participer à son « Je suis ».
Le 19 juin 1995, il écrit : « Fais moi, jusqu’à l’extrême, serviteur de ton je t’aime. Rien d’autre ne m’attire en fait de grandeur ou d’honneur.’(…) Père, je le sais : tu m’écoutes. Ton amour éveille ma voix d’enfant. Près d’elle (c’est-à-dire près de Marie) : me voici ».
Six mois plutôt, le 2 janvier 94, méditant la visite des Mages à la grotte de Bethléem, il écrivait déjà dans le même sens : « Tout converge vers ce lieu : où est le petit enfant. Ils viennent dans la maison et voient le petit enfant avec Marie, sa Mère. Le Je suis nous est ouvert. Il nous attire. C’est lieu de naître. Près de Marie, Je suis ».
Quelques jours plus tard, le 16 janvier, il prolongeait cette méditation, exprimant cependant un doute inquiet, mais même temps une certitude confiante. Le doute, il vient de lui : « Je ne puis dire si je suis uni à toi ; simplement je pleure et supplie de n’être jamais séparé de toi, temple du souffle qui est en moi, venant du Père par toi donné ». La certitude, elle, Christophe la puise en Marie, de qui il sait se recevoir : « Je ne m’appartiens pas : Marie est en moi le garant de ce détachement qui, en elle, fut total, radical. Près d’elle : je suis. » Et il conclut par ces mots qui bien plus tard, de sa mort offerte, prendront, tout leur poids d’existence : « Alors je pourrai te glorifier par mon corps ».
À vrai dire, un an plus tôt, le 22 décembre 93, peu avant le jour fatidique de Noël où ils furent « visités » par des hommes armés, dans une tonalité pascale, et hautement eucharistique, il confiait déjà à son Journal : « La résolution impossible, oui, je l’ai prise, reçue de toi. Amour qui m’oblige. Ceci est mon corps : donné. Ceci est mon sang : versé. Qu’il m’advienne selon ton mot, que ton geste me traverse. Et cette résolution – la tienne, qui me dépasse infiniment/Près de la Femme (toi, le Fils né de sa chair, tu m’autorises à l’appeler Maman, et à la prendre chez moi), ma résolution est toute simple : Je suis ».
On pourrait multiplier à l’envi de telles citations, qui, toujours, exhale le même parfum marial, mais qui, cependant, souvent se mêle d’autres fragrances, plus peineuses ou plus joyeuses, selon l’humeur des jours. Mais à chaque fois aussi, F. Christophe se glisse dans les liens de filiation que Jésus, au pied de la croix, a voulu tisser entre Marie et le disciple bien-aimé.
Ainsi, le 25 janvier 94, en la fête de la conversion de saint Paul : « Quand le disciple que tu aimes entend : ‘Voici ta mère’, c’est Révélation en moi de ton ‘Je’ ». Deux jours plus tard, il complète, sollicitant l’aide de Marie : « Marie, en moi : puise l’eau inaccessible, et donne-m’en, je t’en prie. J’ai soif de lui. Marie, près de la Source en moi ». Un peu plus tard, le 4 février 94 : « Tu dis - à elle : ‘Femme, voici ton fils’. Je crois en cet acte de naissance. Et à moi : ‘Voici ta mère’. La prendre chez moi, c’est m’ouvrir à son travail d’enfantement. Patience ». Et enfin, ces derniers mots, écrits le 19 mars 96, à la dernière page du Journal : « Oui, je continue de te choisir, Marie (…). Avec le disciple bien-aimé, je te prends chez moi. Près de toi, je suis : offert ».Ce même chemin d’offrande, que F. Christophe a parcouru avec ses compagnons martyrs, et sous la protection maternelle de Marie, c’est aussi le nôtre. Avec lui, demandons à Marie d’être, comme lui et à notre tour « serviteur du don, simplement, amoureusement » (18 juin 95).

F. P-A