Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

Nous venons d’entendre le récit de la Passion de Jésus dans la version que l’Évangéliste Luc nous a transmise.
Comme nous le savons, chaque évangéliste - selon la sensibilité spirituelle qui lui est propre - donne une couleur spécifique au récit de ces événements tragiques qui ont conduit Jésus à mourir de façon infamante sur le bois d’une croix. Scandale incompréhensible – une « folie », dira même saint Paul - dont chacun a voulu rendre compte à sa manière, mais habité par une même interrogation : « Comment de lire, dans la crucifixion de Jésus, une bonne nouvelle pour le monde alors que l’Écriture considère le fait de mourir sur le bois d’une croix comme une malédiction divine (cf. Deut 21,22-23) ? » Ou encore : « Comment oser faire de cette mort, scandaleuse et infamante, la pierre angulaire sur laquelle édifier l’annonce de la foi chrétienne alors, précisément, que cette mort assimile Jésus aux pires des criminels ? » Paradoxe fou de voir, donc, dans un tel condamné à la mort, le sauveur du monde ! Oser prétendre cela, n’est-ce pas finalement « folie » et, surtout se moquer des gens ?
Or, c’est pourtant bien l’audace d’une telle affirmation de foi que l’on trouve au cœur du Nouveau Testament ! Dès le premier discours de saint Pierre, que saint Luc rapporte dans les Actes des Apôtres, on lit en effet « Ce Jésus, que vous avez crucifié, c’est lui le Messie que nous attendions : Dieu l’a fait Seigneur et Christ » (Ac. 2, 36). Même son de cloche dans l’épitre aux Philippiens. L’hymne au Christ que saint Paul y insère, que nous entendions en deuxième lecture et qui nous accompagnera tout au long de la semaine sainte, ne dit pas autre chose : « ce Jésus, qui s’est fait obéissant, jusqu’à mourir et mourir sur le bois de la croix », eh bien, « Dieu l’a exalté et lui a donné le nom qui l’emporte sur tout nom », si bien, ajoute encore l’hymne - mais en universalisant à toutes les cultures le message de Pierre - que « toute langue peut désormais confesser de Jésus « qu’il est Christ et Seigneur à la gloire de Dieu le Père » (Phil. 3, 5-11).
Cela posé, revenons alors au récit de la Passion de saint Luc. Comment, lui, s’y est-il pris pour nous faire découvrir, dans la Croix, le lieu même où Jésus se manifeste à nous comme « Christ et Seigneur », envoyé du Père pour nous offrir le salut ?
Une des pistes pour découvrir ce message, c’est de regarder de plus près les Paroles que le Christ a prononcées alors qu’il était suspendu sur le bois de la croix. La tradition spirituelle en a identifié 7. Trois nous sont rapportées par saint Jean ; trois autres par saint Luc, tandis que la septième est commune à Matthieu et à Marc.
Mais pour nous en tenir à celles dont saint Luc a gardé la mémoire, que nous révèlent-elles du salut que nous « mérite » la mort de Jésus sur la croix ? Ou plutôt, que nous révèlent-elles de la croix comme « lieu » où le salut de Dieu s’offre à nous ? Rappelons d’abord la teneur de ces trois « paroles », propres à saint Luc. Deux d’entre elles, la première et la troisième, Jésus les adresse à son Père et concerne sa relation filiale. Il commence par lui dire : « Père, pardonne-leur… » ; puis, juste avant de mourir, il lui dit, dans un total abandon de lui-même : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». Mais entre ces deux paroles, il y a cet étonnant dialogue de Jésus avec l’un de ses deux co-condamnés, celui précisément auquel Jésus adresse sa troisième parole : « Aujourd’hui même, avec moi, tu seras dans le Paradis ».
Si les trois « paroles » retenues par saint Luc pointent toutes dans la même direction, et disent, chacune à leur manière, l’inépuisable miséricorde de Dieu, c’est cependant cette dernière parole, la troisième, qui nous fait sans doute percevoir le mieux quelle est, de cette miséricorde, toute la profondeur ! Et c’est, là, au creux de cette profondeur, que saint Luc a inscrit, en lettres d’or, la puissance en acte - et non plus seulement en parabole ! - du salut offert en Jésus par sa mort sur la croix : « Aujourd’hui même, dit-il, avec moi, tu seras dans le Paradis » !
De l’homme, auquel Jésus s’adresse, à vrai dire, nous ne savons quasiment rien, sauf que c’est un criminel de haut vol et de basse condition. L’évangéliste ne nous en donne même pas le nom ! Et, d’une certaine manière, pourrait-on dire, c’est « tant mieux ! » Pourquoi ? Parce que, resté « visage sans nom », il nous est dès lors loisible, à chacun de nous, de nous identifier à lui !
Bien sûr, il est probable qu’aucun de nous, qui sommes ici, ayons jamais commis quelque crime qui a valu à cet homme une telle condamnation à mort ! Si tel était le cas, il y aurait sans doute belle lurette que, condamnés à perpétuité, nous purgerions une peine de prison ! Mais c’est précisément pour cela que ce « bon larron », comme on aimera l’appeler plus tard, a quelque chose à nous dire du mystère de Dieu et de sa miséricorde infinie !
Le bon larron, c’est en effet, pourrait-on dire, le premier canonisé de l’Église,… à cette différence près cependant qu’à lui, il ne lui fut même pas demandé de présenter un certificat de sainteté dûment estampillé ! « Subito santo », sans qu’il ait été exigé de lui une longue vie méritoire ! Et cela a bien de quoi nous choquer, non ?! Son seul mérite, dirait saint Bernard, c’est d’avoir consenti à se livrer sans réserve à la miséricorde de Dieu !
Ce que nous dit le bon larron, c’est donc ceci d’essentiel, de fondamental même : que, quelque soit notre vie passée ou présente, aussi loin que nous soyons descendu dans la déchéance ou l’abjection, Jésus nous précède et nous rejoint ! Il nous apprend à découvrir que, si pécheur que nous soyons, rien n’est désespéré pour Dieu. Car, Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché (2 Co 5, 21 ; He 2, 14-18). Identifié à l’homme pécheur (cf. Rom 8, 3-4) ; devenu lui-même par la croix malédiction pour nous (cf. Gal 3, 13), Jésus vient ainsi nous rejoindre dans nos propres impasses pour nous en tirer ; et c’est là, dans notre propre « néant » qu’il nous accueille - ici et maintenant -, sans condition ni délai : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi ! »
Le bon larron nous apprend ainsi ce que saint Benoît enseignera plus tard à ses disciples, mais qui exige de nous un retournement de foi radical, que nous avons bien du mal à vivre tant nous sommes prompts à avoir du mépris pour nous-mêmes : et cette leçon, c’est qu’il ne faut jamais désespérer de la miséricorde de Dieu (RB 4, 74) ; car l’amour de Dieu pour nous est plus fort que la mort même où nous entraîne le péché !
Tel est le « langage de la croix », plus sage que toutes les sagesses du monde, que saint Luc veut nous tenir à travers la scène du bon larron : le Dieu que nous confessons en Jésus-Christ, c’est un Dieu qui ne punit pas, qui n’exclut pas, qui ne rejette pas le pécheur, mais qui, lui-même, « plonge » pour ainsi dire au creuset de notre misère pour nous en arracher, si pécheur que nous soyons !
À l’heure où notre église est plongée dans une marée noire de scandales, il est bon que nous nous souvenions de ce message « fou », de cette « folie d’amour ». Car même si, évidemment, il ne faut pas taire ces scandales, il faut pourtant aussi se souvenir que c’est précisément pour l’Église tout entière, et pour chacun de nous en particulier, que Jésus a livré sa vie, afin de « se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée » (Ep. 6, 27) !

F. P-A