Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

À compter de ce jour, où nous célébrons la fête de l’Ascension, et jusqu’au jour de la Pentecôte que nous fêterons dans dix jours, nous entrons dans une sorte de temps « suspendu » entre deux. Un temps d’attente. Mais attente de quoi ? Regardons de plus près ce que nous disent les textes proclamés aujourd’hui.
Regardons d’abord le récit des Actes des Apôtres. Que rapporte le texte ? Une vive interpellation, qui prend les couleurs d’un reproche, adressée aux apôtres, témoins de l’Ascension de Jésus : « Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, dit le texte, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs qui leur dirent : ‘Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?’ » À entendre ces mots, on aurait presqu’envie d’ajouter, comme le ferait un chef de chantier qui houspille ses hommes, trop enclins à paresser : « Qu’est-ce que vous avez donc à rester ainsi, le nez béatement rivé au ciel ? Remuez-vous donc un peu ! Ne voyez-vous pas que vous avez bien mieux à faire qu’à lambiner de la sorte, sans rien faire ? »
Quant à la page d’évangile, elle relate le même événement de l’Ascension de Jésus, mais, cette fois, on y entend, de la bouche de Jésus lui-même, non plus un reproche, mais une promesse, doublée d’une ferme recommandation : « Quant à vous, leur est-il dit, demeurez dans la ville (voilà pour la recommandation) jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en-haut (voilà pour la promesse) ».
À la lecture de ces deux récits, on pourrait s’étonner. Comment se fait-il que d’un côté, il soit reproché aux apôtres de rester là, les yeux rivés au ciel, à attendre béatement « on ne sait quoi », alors que, dans l’autre, il leur est au contraire enjoint la chose inverse : « Surtout, ne bougez pas de Jérusalem tant que vous n’avez pas été revêtus d’une puissance venue d’en haut » ? On ne peut évidemment que rester perplexes devant cet ordre et son contrordre. Alors, que faire ? Bouger ou ne pas bouger ? Attendre patiemment - ou plutôt passivement ! -, sans rien faire, comme Jésus semble nous y inviter dans l’évangile ? Ou, au contraire, nous laisser déranger par l’interpellation des deux hommes vêtus de blanc, dans les Actes ?
La question mérite en effet que nous nous la posions alors que nous, frères des Neiges, d’Aiguebelle et du Désert, nous sommes réunis ici au Désert, pour y mener une réflexion conjointe sur un possible avenir commun. Du coup, nous nous retrouvons un peu comme les apôtres, rassemblés au Cénacle, le jour de l’Ascension, « suspendus » à une même attente, « inquiets » d’une même question ; et, comme eux, nous nous interrogeons : « Que nous faut-il faire ? Bouger ou ne pas bouger ? »
Et, de fait, l’Ascension de Jésus nous laisse comme « suspendus » dans l’attente d’un accomplissement, comme tiraillés entre un « déjà-là » qui attise notre espérance : Jésus ressuscité, accueilli à la droite du Père pour intercéder en notre faveur (comme le dit l’épitre aux Hébreux), et un « pas-encore » qui, lui, éveille notre inquiétude : Jésus nous livrant pour ainsi dire à nous-mêmes, inquiets de la réponse qu’il donnera à la question que, nous aussi, nous aurions bien envie de lui poser, dans la hâte que tout soit enfin définitivement arrangé : « Est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? »,… comme si, porteurs de cette folle espérance, nous attendions de Jésus qu’il nous conduise, d’une seule enjambée, au terme de l’histoire ; qu’il vienne déblayer d’un seul coup de balai toutes nos inquiétudes, et résolve, d’un coup de baguette magique, tous nos problèmes,… un peu comme il nous suffit d’un simple geste de la main pour chasser une mouche qui nous agace.
Or, que fait Jésus ? Pas rien, évidemment ; mais, cependant, rien de ce que nous attendrions ! Du coup, il « suspend » notre attente d’une réponse immédiate à nos inquiétudes : « Est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? », pour la déplacer vers une autre attente, celle qui est contenue dans la promesse qu’il nous fait : « Attendez d’être revêtus d’une force venue d’en-haut » ! Et c’est bien cela qui nous dérange, car, à tous nos défis, nous aimerions tant trouver une solution immédiate et définitive, bien plus : des solutions qui, en fin de compte, n’exigeraient de nous aucune peine ! « Est-ce maintenant le temps où toi, tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Or, encore une fois, Jésus refuse de se soumettre à nos injonctions du « tout, tout de suite », de se plier à notre tyrannie des solutions immédiates ; mais il nous dit au contraire : « Vous allez recevoir une force venue d’en-haut » !
Que signifient alors pour nous un tel déplacement et une telle mise en suspension de notre attente ? Au moins trois choses.
La 1ère, c’est que - ne nous en déplaise ! -, ni la résurrection de Jésus, ni davantage son Ascension ne sont là pour supprimer quoi que ce soit de nos combats ou de nos difficultés ! La 2ème, c’est que, sans rien soustraire aux vicissitudes de l’histoire et à nos combats, mais en nous faisant la promesse d’une « force reçue d’en haut », Jésus tout à la fois nous place en face de nos responsabilités humaines – car, en fin de compte, c’est bien à nous, et à personne d’autre, qu’il revient de porter le poids de nos existences ! -, mais, en même temps, il nous offre les armes spirituelles dont nous avons besoin pour le faire et, avec lui, pour sortir victorieux de nos lieux de combat où résistent, l’un à l’autre, l’ancien et le nouveau ; le charnel et le spirituel ; la mort et la vie.
Enfin, 3ème chose, peut-être plus subtile à comprendre, c’est qu’en nous faisant la promesse d’une « force venue d’en haut », Jésus nous prévient contre un risque que, tous, nous courons. Un risque inhérent à notre condition humaine. Et quel est ce risque ? C’est le fait qu’à ne pas être soutenue par une force intérieure qui nous viendrait de plus haut que nous, notre progression vers l’avant n’est jamais assurée et qu’elle reste toujours menacée par le désir irrépressible qui nous habite tous, d’une manière ou d’une autre, de faire marche arrière ! De retourner là où nous croyons trouver nos sécurités.
Cela dit, revenons alors à notre question de départ. Que faire ? Honorer l’ordre, ou faire droit au contrordre ? Bouger ou ne pas bouger ? En fait, vous l’aurez sans doute maintenant compris, pas l’un sans l’autre, mais bien l’un et l’autre à la fois, mais dans l’ordre ! D’abord, ne pas bouger, car, livrés à nos seules forces, nous ne pouvons rien. Il nous faut donc commencer par réclamer à cor et à cri l’aide de la grâce et attendre qu’elle nous soit donnée, ainsi que s. Benoît le recommande dans le prologue de sa Règle : « Avant toutes choses, quoi que tu entreprennes de bien, réclame à Dieu, par une prière des plus instantes, qu’Il le mène à sa perfection » (Prol. 4). Mais, ensuite, une fois la grâce sollicitée et une fois éclairés sur ce qu’il convient de faire, nous engager décidément dans l’action : se mettre donc en mouvement, courir même, comme le dit encore s. Benoît, car, à ne rien faire, nous risquerions bien de nous enliser, ainsi que nous l’enseigne l’adage bien connu et repris par s. Bernard, selon lequel « qui ne progresse, régresse ». Qui en effet se contenterait d’attendre tout de la grâce, démissionnerait de sa tâche d’homme ! Alors, en ce jour de l’Ascension, où nous nous préparons à recevoir le don de l’esprit, entrons dans cette attente active qui nous permettra d’abord de discerner le meilleur et nous donnera ensuite la force de l’accomplir. Amen.

F. P-A