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Je suis de plus en plus convaincu que nos vies ne reçoivent tout leur sens que si elles baignent dans l’Amour. L’Amour est l’alpha et l’oméga de tout ce qui vit et existe sur terre. Même la haine, même la mort, si contraire à l’Amour, sont en fait des images déformées, détruites, de ce qu’il aurait dû être.
St Bernard nous le dit dans une formule brève et forte, quand il écrit : « La charité est la substance même de Dieu, la loi éternelle qui crée l’univers et le gouverne. »
Mais quelle est donc cette Charité ? Quel est cet Amour, mystérieux, qui tient tout en son empire ?
Quand David, poursuivi par Saül qui a juré sa mort, refuse de tuer cet ennemi mortel, quelle est sa motivation profonde, à cet instant précis ? Qu’est-ce qui le sépare d’Abishaï qui, pourtant, fait référence à Dieu : « aujourd’hui, Dieu a livré ton ennemi entre tes mains» ?
C’est que David est celui qui a reçu l’onction par Samuel. Celui en qui Dieu a mis son Amour. Dès lors, il y a dans le cœur de David une voix puissante qui parle plus fort que la sienne propre. Cette voix lui fait dire : « qui pourrait demeurer impuni après avoir porté la main sur celui qui a reçu l’onction du Seigneur ? » A première vue, c’est la crainte, la peur d’une punition divine, qui le fait renoncer à la mort de son ennemi. Et c’est bien au péril de sa propre vie, car Saül demeurera ivre de vengeance envers David.
Mais, ensuite, quand il fait connaitre à Saül le choix de lui laisser la vie sauve, ses propos sont plus complexes. Dans son apostrophe, un Autre est présent, en tiers entre Saül et lui, David. Oui, « aujourd’hui, le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur. » Le Seigneur est là, bien présent au plus profond du cœur de David. Et David s’efface devant cette Présence en laquelle il reconnait plus grand que lui-même, plus important que sa propre vie.
Oui, le maître de David, ce n’est pas sa volonté propre, c’est l’Esprit du Seigneur.
Dans l’Evangile de Luc, en ce jour, Jésus, ne s’adresse pas à une personne en particulier. Ou plutôt, Il s’adresse particulièrement à chacune des personnes qui l’écoutent : « Je vous le dis à vous qui m’écoutez, aimez vos ennemis. » Ecouter le Christ ne va pas, ne peut pas aller, avec cette injonction qui lui est synonyme. Car, écouter le Christ c’est bien plus que prêter l’oreille. C’est ouvrir son cœur à une force qui dépasse tout ce que l’esprit humain peut imaginer. Tant que l’esprit humain n’en sera pas arrivé là, à cette fine pointe de la réalité de la vie en Jésus, la Parole n’aura pas fait vraiment Son chemin, n’aura pas porté le fruit que Dieu veut qu’Elle porte.
C’est la pierre d’angle. La pierre d’achoppement aussi. C’est là que tout peut basculer. Car aimer ses ennemis est inhumain.
Celui qui nous calomnie, nous tue. Celui qui nous hait, nous tue. Celui qui nous dépouille en veut à notre vie. La réaction humaine, normale, est de se protéger pour sauver sa vie. C’est une saine réaction. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que les ennemis de Jésus, les ennemis des Chrétiens, citent souvent, en dérision, ces propos scandaleux de Jésus pour bien montrer la folie du Christianisme. Tendre la joue gauche quand on te frappe la droite ? Donner sa tunique quand on nous prend notre manteau ? Allons donc ! Cela n’est qu’hypocrisie ! Et donc impossible ! Pure folie !
Ces ennemis ont raison : il s’agit bien d’une folie. Cette même folie qui a conduit Jésus sur la Croix. Cette même folie de Dieu qui « met loin de nous nos péchés. »
Car pour arriver jusque là, il faut avoir fait un choix en apparence mortel : se renoncer. Renoncer à sa volonté propre. Renoncer à sa vie pourtant bien légitime. Cela ne va pas de soi et ne trouve un sens qu’en Jésus. Sinon, il ne s’agirait que d’une fascination morbide pour la mort, qui est le contraire de « la substance même de Dieu ».
Il faut avant tout avoir fait cette expérience folle de mesurer que l’on n’existe que par et dans l’Amour de Dieu. Amour qui nous a voulu. Qui nous porte et nous protège. Qui nous introduit dans plus grand que nous-mêmes. Il faut peu à peu quitter l’homme d’argile pour revêtir l’homme spirituel, ce « renouveau de l’homme qui vient du ciel ». Jésus ne s’est pas contenté de nous parler, Il s’est offert Lui-même pour nous ouvrir la voie. Si Sa Divinité n’avait pas revêtu notre humanité pour nous introduire dans notre propre dimension divine, jamais nous ne pourrions Le suivre: notre volonté propre est trop forte.
Quand on a compris cela, tout change. On ne veut plus rien, on ne désire plus rien, que devenir, à travers nos faiblesses, à travers nos péchés et nos limites, si peu que ce soit, ce canal par lequel l’Amour créateur trouve un chemin. La Vraie Vie ne peut circuler qu’à ce prix ! Mon ennemi peut devenir mon ami en Jésus parce que je me reconnais autant pécheur que lui, autant indigne que lui de toutes les grâces reçues. D’ennemi en humanité, il devient mon frère en Dieu. Cet Amour mystérieux qui tient tout sous son emprise, c’est l’Amour de Jésus en nos cœurs.

F. J-M