Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

Vous l’aurez sans doute remarqué ! Les trois lectures de ce dimanche se répondent les une aux autres comme en écho. Que nous racontent en effet ces trois pages de l’Écriture ? Un événement de même nature. Lequel ? L’irruption, inattendue et soudaine, de Dieu dans la vie de trois hommes ; et une irruption si forte qu’elle bouleversa le cours de leur existence. Le 1er Isaïe, deviendra l’un des plus grands prophètes de la première Alliance ; quant au 2ème, saint Paul, lui, le persécuteur des chrétiens, saisi par le Christ ressuscité, deviendra le tout premier théologien de la foi chrétienne ; enfin, le 3ème, dans l’évangile, Simon, un humble pêcheur de Galilée, devenu, lui aussi par grâce, « pêcheur d’hommes », Jésus en fera malgré, ou peut-être plutôt à cause même de son reniement !, une colonne sur laquelle l’Église pourrait appuyer sa foi.
Trois appels qui éveillent, en chacun d’eux, un double sentiment. Un sentiment d’effroi d’abord, que suscite le fait d’avoir été mis en présence de la majesté divine ; un sentiment de profonde indignité, ensuite : l’effroi provoqué par cette « mise en présence » de Dieu leur a en effet donné de prendre conscience de leur propre néant, de leur finitude, et ainsi de mesurer l’incommensurable abîme qui les sépare de Dieu, et du coup, de s’étonner que Dieu veuille néanmoins les faire avancer au large d’un appel inattendu… « Malheur à moi, je suis perdu, s’exclame Isaïe, car, ajoute-t-il, je suis un homme aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le roi, le Seigneur de l’Univers » ; de même, saint Pierre : à la vue d’une pêche aussi abondante qu’inespérée, il tombe à genoux aux pieds de Jésus et s’écrie : « Eloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur ! » Enfin, saint Paul : il n’est pas en reste, lui non plus, qui se déclare l’avorton, le plus petit des apôtres, pas même digne d’être ainsi qualifié !
Ce double sentiment, d’effroi et d’indignité, qui submerge ces trois hommes, nous pourrions le retraduire ainsi : « Qui suis-je donc pour que Dieu non seulement daigne se manifester à moi - effroi ! -, mais qu’en plus, il veuille désirer compter sur moi – et cela malgré un profond sentiment indignité ? Ce n’est pas pour moi ! »
Il se peut, bien sûr, qu’aucun de nous n’ait jamais vécu à un tel degré de fulgurance ou d’intensité l’expérience d’une semblable rencontre avec Dieu, telle que la firent le prophète Isaïe ou les apôtres Pierre et Paul. Pour autant, cela signifie-t-il que l’accès à telle expérience, même vécue sur un mode mineur, nous soit totalement fermé ? Non, bien sûr !
Dans notre règle de vie, la règle de saint Benoît, on trouve en effet un chapitre, que nous, moines, connaissons bien, mais dont chacun de nous, même sans être moine, a sans doute pu faire un jour l’expérience. Il s’agit du célèbre chapitre où Benoît parle de l’obéissance dans les choses impossibles. Et c’est bien à ce type de situation qu’Isaïe et Pierre, voire Paul lui-même, ont été confrontés. À chacun, qu’est-il en effet demandé ? Quelque-chose qui les surprend, qui les dépasse et qui, surtout, les déplace ! Au premier, il est demandé d’être prophète, c’est-à-dire de porter, sur ses propres lèvres, la parole même de Dieu alors que, les sachant impures, il s’en estime indigne ! Quant au second, pêcheur expérimenté, il se voit intimé l’ordre de jeter ses filets en plein jour alors qu’il sait pertinemment bien qu’obéir à un tel ordre est absolument insensé, à vue humaine d’avance voué à l’échec ! Et pourtant il obéit. Enfin, le troisième, au risque de se faire rejeter, aura le courage, avec une assurance qui ne manque pas de toupet, de rejoindre le rang de ceux dont, pourtant, il s’était fait jusqu’alors un persécuteur acharné !
Or, justement, à qui de nous, que nous soyons moines ou non, n’est-il jamais arrivé d’avoir un jour été semblablement sollicité pour accomplir quelque-chose qui nous paraissait « impossible », parce que nous l’estimions hors de notre portée, dépassant nos capacités humaines ou spirituelles, ou encore parce que la demande nous semblait totalement inepte ou, à tout le moins, allé à contre-courant de notre nature ?
Pour éclairer ou ajuster nos propres réactions lorsque nous sommes confrontés à des situations comparables d’obéissance dans une chose qui nous semble impossible, il peut alors être instructif de regarder comment nos trois témoins d’aujourd’hui, Isaïe, Pierre et Paul, ont réagi. Mais d’abord, regardons comment, nous, spontanément, nous réagissons. À ce propos, on peut identifier au moins trois types de réaction.
Il y a d’abord le profil « casse-cou » ou « aventurier » de celui qui s’avance, plein d’audace et tête baissée ; qui se lance aveuglément dans l’aventure, car, se dit-il, « plus c’est fou, plus c’est exaltant ! » C’est un peu l’attitude de saint Paul : l’orgueil de la présomption de celui qui est sûr d’une légitimité dont il se croit investi !
Il y a ensuite ce que j’appellerais le profil « écrevisse » de celui qui, devant la surprise d’une sollicitation inattendue, se défausse, prétextant de soi-disant incompétences ou inaptitudes pour se soustraire à la demande et se fondre dans les sables. « Mais non, vous n’y pensez pas. Je n’ai pas les aptitudes requises ! ». C’est un peu l’attitude d’Isaïe qui déclare : « Impossible ! J’ai les lèvres impures ! ». C’est là la ruse d’une fausse humilité, qui, à vrai dire, pourrait n’être qu’une forme subtile d’orgueil !
Il y a enfin le profil « canard » de celui qui fait un pas en avant pour en faire, aussitôt après, deux en arrière. C’est un peu l’attitude de saint Pierre qui, après avoir obéi à l’ordre de Jésus, fait un mouvement de recul, tombant à genoux devant lui et rétablissant entre eux la distance, en lui disant, effrayé : « Éloigne-toi de moi » !
Trois attitudes donc plutôt mal ajustées ! Et pourquoi sont-elles mal ajustées ? Parce que, à chaque fois, l’homme n’évalue la possibilité d’accomplir une chose qu’à l’aune de ses propres forces ! Quelle serait alors l’attitude juste, la bonne disposition de cœur, qui écarterait aussi bien les audaces d’une présomption orgueilleuse que les faux-fuyants d’une humilité trompeuse ou les atermoiements d’une âme peureuse ?
La réponse tient en un mot, commune aux trois témoins rencontrés aujourd’hui : l’obéissance de la foi ! Et que faut-il entendre par là ? C’est l’accueil que nous réservons, dans la foi, à une parole de confiance qui nous est adressée. C’est oser croire que je suis capable d’accomplir la chose que l’on me demande du simple fait que celui qui me l’a demandé m’a cru capable de l’accomplir, sans quoi m’aurait-il jamais sollicité ? L’obéissance de la foi, c’est ainsi la confiance que je réserve à la confiance que l’on me fait. C’est une obéissance qui tire donc sa force d’action, non d’une force qui proviendrait de mes seules ressources, mais de la confiance même qu’autrui pose en moi. Mais, précisément pour consentir à une telle force, qui vient d’ailleurs que de nous-mêmes, il faut d’abord consentir à notre propre néant ! C’est là l’étonnante, mais aussi l’heureuse fécondité de la faiblesse consentie, qui, dans l’obéissance de la foi, nous rend capable d’avancer aux larges de capacités insoupçonnées ! Telle a été l’expérience d’Isaïe, qui s’est laissé purifier les lèvres, ce qui lui a permis de répondre à l’appel reçu : « Moi, je serai ton messager ; envoie-moi ». Tel aussi saint Paul qui, lui, s’est livré sans réserve à la grâce de Dieu au point qu’il dira : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu », ou encore : « c’est quand je suis faible que je suis fort ». De même saint Pierre. C’est parce qu’il a accepté de recevoir, dans la confiance l’ordre que Jésus lui donnait que, sans hésiter, il a jeté ses filets ! Heureux donc serons-nous si nous faisons de même et si, par amour, nous plaçons tout entière notre confiance en Dieu lui qui, en nous espérant plus que nous n’osons croire en nous-mêmes, nous invite à avancer au large !

F. P-A