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En ce 4ème dimanche du temps pascal, l’Eglise nous invite à prier pour les vocations. Mais, d’emblée, il convient d’écarter un malentendu. De fait, quand on dit « vocation », on pense souvent et spontanément à un appel spécifique à consacrer intégralement sa vie à Dieu, que ce soit dans la vie religieuse ou dans le ministère sacerdotal. Bien sûr, en soi, ce n’est pas tout à fait inexact. Ce mot peut en effet avoir ce sens spécifique, comme l’atteste l’expression bien connue « il a la vocation ». Mais, en réalité, n’est-ce pas là réduire indûment le champ de la « vocation » ? D’abord comme si il n’y avait de véritable vocation, que celle qui consisterait à vouer sa vie à Dieu seul, en écartant du coup toutes les autres formes de vocation - vocation au mariage, vocation à exercer tel ou tel métier par exemple -, mais en écartant aussi toutes les circonstances de la vie où nous avons pourtant bien à répondre à un appel, une sollicitation, comme si répondre à une vocation ne se présentait qu’une seule fois dans la vie et se limitait à l’orientation que nous donnons à notre existence, généralement à l’entrée dans l’âge adulte, quand il s’agit justement de faire le choix d’un métier ou d’un état de vie.
Or, en va-t-il bien seulement ainsi, surtout aujourd’hui ? De fait, que ce soit à cause du prolongement de l’espérance de vie, des changements qui s’opèrent dans les mentalités et dans les conditions de l’existence, notamment sous l’effet d’une mobilité croissante, force est de constater que la vie de nos contemporains est bien moins « linéaire » que par le passé, et que, bien souvent, pour diverses raisons, nous sommes amenés à devoir envisager de nouvelles orientations, ou, comme on dit aujourd’hui, « à refaire notre vie ». Cela peut arriver après un licenciement, un changement dans la vie professionnelle, une déconvenue dans l’existence, un échec dans sa vie affective ; ou même par simple envie de « faire autre chose, de découvrir du nouveau, d’ajouter une nouvelle expérience de vie ». En ce matière, il n’y aurait donc bien que les moines, qui ont fait vœu de stabilité, qui n’auraient pas à être confrontés à ce genre de questions ou de difficultés ! Mais est-ce si sûr ?
Quoi qu’il en soit, il est pour le moins erroné de penser que nous n’aurions qu’une seule fois dans notre existence, à devoir répondre à des appels qui nous sont adressés, et donc à devoir faire des choix ! C’est bien plutôt tous les jours que nous avons à en faire ! Parfois infimes, parfois radicaux ; parfois faciles, parfois coûteux. Fût-ce celui, tout simple, mais plus exigeant qu’on ne l’imagine, de ratifier, jour après jour - pour rester fidèle à nos engagements premiers -, le choix que nous avons posé au moment d’entrer dans la vie adulte !
Non, répondre à une vocation n’est pas l’affaire d’un jour, fût-ce le plus beau de notre vie, comme celui où nous avons échangé des promesses de mariage ou comme celui, pour nous moines, où nous avons prononcé nos vœux religieux. Elle n’est pas l’affaire d’un jour, mais bien de tous les jours ! Car c’est tous les jours qu’il nous faut répondre à notre appel, et répondre de notre appel ! Répondre à notre appel devant nous-mêmes, par la fidélité à notre engagement. Répondre de notre appel devant autrui, par une manière de vivre qui soit en cohérence avec le choix de vie que nous avons posé.
Le bref passage de l’évangile de saint Jean que nous venons d’entendre nous ramène alors à l’essentiel de ce qu’est la vocation. Dans le mot « vocation », on entend en effet le mot « vox », à la racine du mot « voix » : répondre à une vocation, c’est répondre à une « voix », une voix qui s’adresse à nous, personnellement, et que l’on entend intérieurement dans le secret du cœur, sans qu’il soit pour cela nécessaire d’être un mystique ou un illuminé ! C’est tout simplement la condition de chacun de nous, telle que Jésus la décrit dans la page d’évangile de ce jour : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent ». Le disciple de Jésus - chaque chrétien que nous sommes - est cette « brebis », invitée à tendre l’oreille à la voix de Jésus.
Et que nous dit-elle, cette voix ?
Dans son exhortation apostolique « Le Christ vit », écrite à la suite du Synode des jeunes, le pape François la ramène à trois « paroles ».
D’abord : « Dieu t’aime ». Quoi que tu aies fait jusqu’à présent de ta vie, Dieu t’aime. Tu es aimé de Dieu, infiniment, en toutes circonstances ».
Ensuite, « le Christ te sauve ». Parce que Dieu nous aime, infiniment, il ne veut que personne d’entre nous ne se perde. Nous valons tellement à ses yeux que quoi que nous fassions, il ne peut cesser de nous aimer, et pour nous le prouver, Il nous a donné son Fils qui, lui, a consenti à descendre dans nos enfers, si profonds qu’ils soient, pour nous en arracher. « Celui qui écoute ma voix, dit encore Jésus dans l’évangile de ce jour, personne ne pourra l’arracher de la main du Père ». Et c’est en cela qu’Il nous sauve : Il nous tient fermement unis à son Père !
Enfin, troisième parole, inséparable de la précédente : « Le Christ vit ». Et, ici, il vaut la peine de citer intégralement les mots du Pape François : « Le Christ vit », et dit-il, « il faut le rappeler souvent ». Pourquoi ? « Parce que nous courons le risque de prendre Jésus-Christ, seulement comme un bon exemple du passé, comme un souvenir, comme quelqu’un qui nous a sauvés il y a deux mille ans ». Mais cela, ajoute le pape, « ne nous servirait à rien, cela nous laisserait identiques ; cela ne nous libèrerait pas. Celui qui nous remplit de sa grâce, qui nous libère, qui nous transforme, qui nous guérit et nous console est quelqu’un qui vit. C’est le Christ ressuscité, plein de vitalité surnaturelle, revêtu d’infinie lumière. C’est pourquoi saint Paul disait : ‘Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi’ » (1Co15, 17). Et le pape François de compléter : « S’il vit, alors il pourra être présent dans ta vie, à chaque moment, pour la remplir de lumière » (cf. Christus vivit, § 124 et 125)
Voilà la « voix » de Jésus qu’il nous faut entendre : « Dieu t’aime ; tu es sauvé par le Christ ; le Christ vit » Et c’est cette voix même qu’à chaque fois, il nous fait entendre lorsqu’il nous adresse, à chacun, un appel spécifique, un appel « sur mesure ». Dans la même exhortation, quand il parle du discernement d’une vocation, le pape ira même jusqu’à dire, et c’est très beau !, que tout appel du Christ, toute vocation, c’est en fait une parole personnelle que le Christ nous adresse, comme le cadeau qu’un ami adresse à son ami et qui, en nous adressant cet appel, a discerné que c’est justement cet appel-là qui contribuera le plus à notre bonheur, à notre épanouissement humain et spirituel. Et le pape François appelle cela un « discernement d’amitié ». « Je voudrais, dit-il (§ 288), que nous sachions que, lorsque le Seigneur pense à chacun, dans ce qu’il souhaiterait lui offrir, il pense à lui comme à son ami personnel. Et s’il a prévu de t’offrir une grâce, un charisme qui te fera vivre ta vie à plein et te transformera en une personne utile pour les autres, en quelqu’un qui laissera une trace dans l’histoire, ce sera sûrement quelque chose qui te réjouira au plus profond de toi et qui t’enthousiasmera plus que toute chose au monde. Non pas parce qu’il va te donner un charisme extraordinaire ou rare, mais parce qu’il sera juste à ta mesure, à la mesure de ta vie entière ».
Voilà notre vocation à chacun : accueillir la voix de Jésus comme la parole d’un ami à son ami qui veut et désire notre épanouissement intégral. Puissions-nous entendre cette voix à chaque fois que nous avons à faire des choix, à titre personnel ou à titre communautaire. Amen !

F. P-A