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Quatre étapes jalonnent notre route vers Noël. Mais plus nous nous approchons de cette fête, plus, aussi, les textes de la liturgie nous invitent à tourner le regard vers Marie. Ainsi, depuis le début de la semaine, la liturgie de la messe nous a donné à réentendre les belles pages des évangiles de l’enfance qui en sont pour ainsi dire, chez saint Matthieu comme chez saint Luc, le porche royal. Ainsi, hier, nous réentendions le Magnificat, chant d’action de grâces qui jaillit du cœur de Marie en réponse à l’annonce qui lui fut faite qu’elle serait la mère du Sauveur ; et, aujourd’hui, en ce 4ème dimanche de l’Avent, avec le récit de la Visitation, c’est la voix d’Élisabeth, et son propre chant de louange, que nous entendons.
Ainsi les paroles qu’Élisabeth adresse à Marie résonnent-elles comme en écho à celles que Marie adressait à l’ange ! Du cœur de l’une, comme du cœur de l’autre, jaillit une même exultation devant l’accomplissement des promesses divines ! Mais chacune d’elles, selon la place qu’elles occupent dans l’histoire du salut, lui donne une tonalité propre. Écoutons le pape Benoît XVI nous l’expliquer, qui soustrait le récit de la visitation à sa seule dimension anecdotique, pour nous en révéler toute la densité spirituelle et théologique. « La visitation, écrit-il, n’est pas un simple geste de courtoisie. Elle représente la rencontre de l’Ancien et du Nouveau Testament. Les deux femmes, toutes deux enceintes, incarnent en effet l’attente et l’attendu ». Et le pape émérite poursuit en ajoutant : « Élisabeth, âgée, symbolise Israël qui attend le Messie, tandis que la jeune Marie porte en elle l’accomplissement de cette attente, au profit de toute l’humanité ». Qu’est-ce que cela signifie ? Que, d’Elisabeth à Marie, s’effectue le passage de l’Ancien au Nouveau Testament, de l’attente à l’accomplissement. Car, si, dans son Magnificat, Marie se réjouit d’avoir été choisie pour que s’accomplissent en elle les promesses divines, Elisabeth, quant à elle, se réjouit de contempler en sa jeune cousine, non pas seulement celle par qui la Parole s’est accomplie, mais bien plus encore : celle en qui, grâce à la foi, la Parole habite en plénitude. « Heureuse es-tu Marie, toi qui as cru à l’accomplissement des paroles qui te furent dites de la part du Seigneur » !
Oui, en Marie, Élisabeth se réjouit de contempler l’Arche de la Nouvelle Alliance : non plus celle devant laquelle le roi David avait dansé, et qui ne contenait que les signes de la Présence divine : les rouleaux de la Torah, la manne et le bâton d’Aaron ; en Marie, elle contemple l’Arche véritable qui, en accueillant l’enfant à naître, accueillait bien plus qu’un enfant : la Présence même de Dieu, en la personne de son Fils, Jésus, le Sauveur du monde.
À travers la rencontre d’Elisabeth avec Marie, et deux enfants qu’elles portent, chacune en elles, c’est donc toute la distance qui est ainsi désormais comblée entre, d’un côté, l’espérance que, depuis la nuit des temps, portait tout le peuple d’Israël, et dont Jean-Baptiste, le fils d’Élisabeth, fut le précurseur immédiat ; et de l’autre, l’accomplissement même de cette espérance en la personne de Jésus, le Fils de Marie : celui justement dont la naissance dans le monde et par l’obéissance filiale de qui serait scellée, de façon désormais irrévocable, l’Alliance de Dieu avec les hommes, « supprimant », comme le dit l’auteur de l’épitre aux Hébreux entendue en 2ème lecture, « le premier état de choses pour établir le second ». Entendons par là : abrogeant l’état de rupture qui, depuis la désobéissance du premier homme, Adam, avait éloigné les hommes de Dieu, pour restaurer, de façon définitive, l’Alliance de Dieu avec les hommes, grâce, cette fois, à l’obéissance du Nouvel Adam, Jésus, qui, au jour de sa passion, ferait librement l’offrande de sa propre vie pour nous rendre participants de sa sainteté.
Telle est donc toute la densité théologique de la Visitation dont nous venons d’entendre le récit : l’heureuse rencontre de 2 femmes qui, en nous permettant d’entrer dans leur intimité familiale, et dans le tressaillement du fruit de leurs entrailles, nous laisse pressentir quelque chose de la Présence du Salut.
Mais peut-être direz-vous : « Tout cela, c’est bien beau ! Mais la visitation de Marie à sa cousine, en quoi peut-elle bien nous concerner ? Quel pourrait bien en être pour nous le sens ? » Pour le découvrir, il faut peut-être que nous lisions ce récit comme une invitation à être, à notre tour, des Marie pour les Elisabeth que nous visitons, ou des Elisabeth pour les Marie que nous accueillons ! Voyons plutôt !
Que fois, dans sa longue vie, Elisabeth n’a-t-elle pas été déçue dans son attente de donner naissance à un fils ! Or, voici qu’aujourd’hui, en sa vieillesse, elle en est à son sixième mois, grosse bien sûr d’un enfant à naître, mais – vraisemblablement aussi - lourde d’une sourde angoisse : au risque de n’oser plus croire à son heureuse issue, sa grossesse arrivera-t-elle enfin, cette fois-ci, à terme ? Elisabeth, ce serait alors toutes ces personnes, lasses de la vie, qu’il nous arrive parfois de rencontrer, dont les attentes ont été si souvent déçues qu’elles ont laissé s’éteindre en elles le désir de la vie, jusqu’à s’interdire même le droit d’être heureux ! Il faut alors que des Marie viennent nous visiter, dont la seule présence suffit à susciter à nouveau en nos cœurs, ne fût-ce qu’un léger tressaillement qui attesterait que, oui, nous est revenu le goût de croire en nous-mêmes, de croire en la vie ! Trois mois, Marie est donc restée auprès de sa cousine. Trois mois : juste le temps pour que le printemps puisse naître de l’hiver ; juste le temps de rendre à Elisabeth le goût de vivre ! Soyons ainsi les uns pour les autres des Marie, ces « étoiles de la mer » auprès de tant d’Elisabeth que nous côtoyons et qui, usées par des nuits de trop longues attentes, ont laissé se flétrir la fleur de la joie !
Mais, évidemment, Elisabeth n’est pas en reste. Elle aussi a un rôle à jouer auprès des Marie que nous pouvons être ! Car, depuis que l’ange l’avait quittée, Marie, enceinte depuis trois mois, et riche de son amour pour Joseph, portait, elle, le secret d’une grossesse peu ordinaire, dont, peut-être, à elle seule, elle ne se sentait pas capable de porter tout le poids ! Alors, voilà qu’elle se met en route pour aller visiter sa vieille cousine Elisabeth. Il se peut qu’auprès d’elle, elle espère trouver une oreille attentive, non seulement pour partager le bonheur qui l’habite, mais aussi, peut-on imaginer, pour bénéficier de la sagesse et recevoir le réconfort d’une femme, au visage tout parcheminé par l’âge et tout plissé par la rude expérience des épreuves de la vie ! Et voilà qu’Elisabeth adresse alors à Marie ces précieuses paroles de réconfort, confirmant sa jeune cousine dans sa vocation, unique, d’être bien celle par qui devaient s’accomplir les promesses de Dieu : « Ne doute pas Marie, lui dit-elle, car toi, qui as cru en l’accomplissement des paroles qui te furent dites, tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit que tu portes en ton sein est vraiment béni ! » Or, qui de nous, au moins une fois dans sa vie, n’a jamais eu besoin, comme Marie, de rencontrer sur son chemin de telles Elisabeth ? Tel compagnon de route, tel conseiller spirituel, venant lever le dernier doute qui, peut-être, nous empêchait de marcher, libre et joyeux, de nous livrer sans réserve à la louange de la vie ?
Alors, oui, en cette veille de Noël, soyons les uns pour les autres, tantôt des Elisabeth, tantôt des Marie. Tous, nous serons ainsi plus vivants d’une histoire qui se reçoit les uns des autres, pour accueillir, ensemble, dans la demeure de notre cœur, Celui dont la lumière dissipe les ombres de la nuit et éclaire les ténèbres de notre monde !

F. P-A