Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

Nous venons d’entendre la belle parabole de la miséricorde présentée par St Luc. Mais en fait, nous ne savons pas comment cette famille va évoluer. Le récit s’étale sur une période sans doute longue, de plusieurs mois ou même, de quelques années. Il culmine dans une sorte de libération de la parole qui permet à chacun de mettre son cœur à nu.
Le cadet, quand il est parti, ne savait pas ce qu’il possédait. Il voyait seulement les profits qu’il pouvait en tirer et ne parvenait pas à se calquer sur l’attitude de son frère ainé, attitude toute faite de soumission. Percevait-il que son cœur profond avait quelque chose de plus important à partager avec son père que cette apparente obéissance ? Sans doute pas non plus : il était dans l’immédiateté et la superficialité de son existence. Il lui faudra traverser de rudes souffrances pour mettre à nu un mouvement plus profond de vérité sur lui-même.
L’aîné, lui, me semble encore plus éloigné de toute affection véritable. Certes, « il est aux champs ». Mais, alors que son jeune frère a disparu de sa vie, il ne manifeste aucune joie à son retour, ni soulagement de le savoir vivant : il ne laisse éclater que colère et jalousie ! De quoi donc est fait son cœur profond, sinon d’égocentrisme ?
Et le père, lui, que dit-il ?
Devant son jeune fils qui lui a transpercé le cœur : pas un mot de reproches. Pas une phrase dure. Seulement des bras ouverts et un accueil inconditionnel. On ne sait ce qu’il a enduré qu’à la phrase qu’il répète à deux reprises et qui dit, comme une antienne, dans quel désespoir il était perdu : « mon fils était mort et il est vivant. Mon fils était perdu et il est retrouvé. » Peut-on dire plus simplement, plus radicalement, jusqu’où ce père a souffert ?
Y a-t-il place en lui pour autre chose que l’expression d’un amour sans limites ? Amour capable de briser le cœur. Amour capable de rendre la vie. Rien d’autre. Et rien d’autre, tant pour le plus jeune que pour l’aîné : « mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi.
En ce temps de Carême, donné à notre cœur profond pour nous tourner vers Dieu, nous pouvons voir notre ressemblance avec ces trois hommes, dans cette manière d’aimer et de recevoir l’amour de l’autre et de Dieu.
L’ainé est dans une obéissance soumise mais non sans condition ! Il a renoncé à vivre par lui-même mais continue d’exister pour lui-même, rempli d’attente de reconnaissance et de récompense.
Le plus jeune renonce à vivre par son père, croyant qu’avec son héritage, il pourra combler tous ses besoins, sans l’aide de personne ! Il décide ainsi, de vivre par et pour lui-même, repoussant toute soumission, car il pense que son héritage est son salut ! Mais dès lors qu’il ne lui reste plus un sous, il entre dans une lutte épuisante mais vaine, car elle ne lui permet pas d’échapper au manque ! C’est alors qu’il décide de rentrer chez son père, renonçant ainsi, à vivre par lui-même. Cependant il n’envisage à aucun moment de cesser de vivre pour lui-même, il ne s’est ainsi aucunement défait de sa peur ! Son esprit humain a trouvé une nouvelle solution répondant à sa volonté, mais il n’a pas donné de place à la volonté du Père !
Ainsi, nous pouvons constater qu’aucun des deux frères ne vit encore, en Dieu, avec Dieu et par Dieu. Tous deux restent soumis aux lois humaines qui n’obéissent qu’à la peur de manquer !
Quant au père de famille, même s’il sait que probablement son jeune fils dilapidera tout son héritage et que peut-être, il ne le reverra jamais, il ne s’oppose pas à sa volonté. À l’image de Dieu, ce père laisse son enfant, parcourir le chemin qu’il a choisi. Il ne lui impose rien et n’attend rien en retour ! Attente pourtant si légitime, sous le regard de tout être humain !
Mais, gardons confiance, nous avons été créés semblables au Père. Ne désespérons jamais de notre cœur profond depuis lequel Dieu nous appelle sans cesse à nous abandonner, Il veut nous faire don de Sa grâce et vivre en nous et à travers nous, comme chez ce père de famille. Notre vie n’est rien de plus que ce chemin de retour au Père, Kénose, c’est à dire dépouillement de soi-même, impossible à l’esprit humain, mais Kénose du Christ, dépouillement de Dieu lui-même qui se met à genoux devant l’humanité. Kénose que nous ne cesserons pas de méditer jusqu’au soir du Samedi Saint quand plus rien n’existe sinon le deuil.
Peu nous importe donc de savoir ce que cette famille va vivre au terme de ce récit. L’Espérance Chrétienne sait, elle, que l’Amour, jamais ne sera vaincu.
Je ne peux conclure sans citer Maurice Zundel, un prêtre, un mystique, qui a l’art de traduire avec des mots de feu ce que j’ai essayé pauvrement de vous livrer sur l’évangile de ce jour. Nous venons, en communauté, de bénéficier d’une très belle session donnée par Odile Hardy, Xavière, une spécialiste de la pensée de Zundel ! J’aimerais reprendre une phrase extraite de « l’Hymne à l’Amour »de Zundel ! Je le cite :
« La joie est pour nous le couronnement de ce dépouillement créateur où notre libération s'accomplit. Joie difficile à garder, qui nous fait passer du moi qui « possède » au moi qui « se donne », joie qui s'échappe inévitablement dès que nous tentons de nous l'approprier. »
Puisse le Seigneur nous donner à tous et à chacun cette Joie là, la Vraie ! Ainsi soit-il !

F. J-M