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De dimanche de carême en dimanche de carême, nous progressons dans notre marche vers Pâques, c’est-à-dire, comme je le suggérais il y a 15 jours, dans la découverte de notre cathédrale intérieure, ou encore de l’itinéraire que nous avons à parcourir pour nous renouveler par une transformation spirituelle et recevoir, le jour de Pâques, le manteau blanc du Ressuscité.
Jusqu’à présent, nous avons donc franchi deux étapes. Le premier dimanche, avec le récit des tentations, ce fut une étape de dépouillement : comme nous le faisons avant d’entrer dans un édifice, nous étions en effet invités, pour entrer dans le temps sacré du carême, à nous dépouiller de tout le superflu qui ralentit notre marche. Puis, la semaine dernière, comme cela arrive également quand nous entrons dans une église richement ornée de vitraux, où nous sommes saisis d’émerveillent devant le chatoiement des couleurs, ce fut, avec le récit de la Transfiguration, un moment d’éblouissement : Jésus se donnait à contempler dans l’éclat de sa splendeur divine !
En termes de vie spirituelle, qu’est-ce que cela signifie ? Que, souvent, après l’épreuve initiale des dépouillements ou des arrachements que nous avons consentis pour nous engager à la suite de Jésus, nous recevons ensuite des grâces d’encouragement qui nous permettent de poursuivre le chemin, ou encore des grâces de confirmation qui nous assurent qu’à suivre Jésus, nous ne risquons pas de nous perdre ou de faire fausse route car, nous disait la voix céleste, dimanche dernier, « Celui-ci est mon Fils, Celui que j’ai choisi. Ecoutez-le ! »
Aujourd’hui, en ce troisième dimanche de carême, c’est une nouvelle étape qui nous est proposée. D’une tout autre tonalité ! Ni de dépouillement comme dans la première, ni d’encouragement comme dans la seconde ! Cette troisième étape, nous pourrions l’appeler l’étape des avertissements et du recentrement ! De fait, une fois passé le temps des premiers renoncements et le temps de l’éblouissement (et des grâces d’encouragement qui l’accompagnent), il nous reste, avant d’atteindre le sanctuaire lui-même, à remonter toute l’allée centrale et bien de choses à découvrir ! Commence ainsi un temps, qui peut parfois durer longtemps, de découverte progressive de nous-mêmes : de « connaissance de soi », comme disent les maîtres de vie spirituelle : découverte de nos côtés lumineux, bien sûr ; mais aussi de nos côtés ténébreux, de ces zones d’ombre que nous portons en nous et que, jusqu’alors, nous ignorions ou avions préféré ne pas trop regarder. Ce que saint Bernard appelle la sentine du cœur : ce fond de cale où croupissent des eaux nauséabondes. Sur ce chemin de connaissance vraie de soi, ou d’humilité, nous sommes alors parfois tentés sinon d’abandonner complètement la route, en tout cas de laisser peu à peu s’éteindre le feu intérieur qui nous brûlait au départ, puis de relâcher notre attention et finalement de céder à la facilité ou à la tiédeur.
Pour nous sortir de cette torpeur, peuvent alors arriver, dans nos vies, tels ou tels événements qui font l’effet d’un électrochoc et viennent comme nous réveiller. Tel celui qui vient d’être rapporté à Jésus dans l’évangile de ce jour, et auquel lui-même en ajoute un autre : l’affaire des Galiléens massacrés par Pilate et les victimes de la chute de la tour de Siloé. À vrai dire, saint Luc ne nous dit rien du motif qui a poussé les interlocuteurs de Jésus à venir le trouver pour lui rapporter le premier événement. Mais, à voir la réponse qu’il leur adresse sous forme de question - « Pensez-vous, leur dit-il, que ces hommes étaient de plus grands pécheurs ou plus coupables que les autres ? » -, on devine qu’ils ont été profondément secoués par l’événement et qu’ils sont venus interroger Jésus sur une question qui, devant le mal, la souffrance ou les catastrophes, nous taraude souvent : celle de la culpabilité. En clair, ils lui ont sans doute demandé : « Faut-il voir, dans le massacre perpétré par Pilate, un quelconque châtiment divin, où Dieu exercerait une sorte de justice immanente pour punir une faute que les victimes de la cruauté de Pilate auraient commise ? » À cette question, Jésus répond : « Eh bien, pas du tout », mais en ajoutant : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même ! » À première vue, on pourrait croire qu’en faisant cette réponse, Jésus jouerait au Père fouettard et voudrait nous menacer ! « Attention, si vous ne vous convertissez pas, c’est le même sort qui vous attend ! ». Eh bien, non ! La réponse de Jésus n’est pas de cet ordre. Elle comporte même trois bonnes nouvelles !
La première, c’est qu’en commençant par dire « Eh bien, pas du tout », Jésus déjoue une logique, profondément enracinée dans nos imaginaires mal christianisés. Une logique en vertu de laquelle nous pensons spontanément qu’il existerait nécessairement un lien de cause à effet entre les maux que nous subissons et une faute que nous aurions commise ! Eh bien « Non, non, non et encore non », commence par dire Jésus. Un tel lien n’existe que dans votre imaginaire ! Et vraiment, c’est une bonne nouvelle : tous les malheurs du monde, nos souffrances, nos échecs ne sont pas nécessairement, ni exclusivement, la conséquence de nos péchés !
La deuxième bonne nouvelle, c’est qu’en ajoutant : « Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même ! », Jésus dénonce l'illusion de ceux qui, du fait d’avoir réchappé à une catastrophe, pourraient trop facilement se croire justes devant Dieu. Non, laisse-t-il entendre : « Qui que nous soyons, victimes ou rescapés, tous, devant Dieu, nous sommes également débiteurs, également pécheurs ! Du coup, Jésus déplace le centre de gravité de la question. Pour lui, l’essentiel, ce n’est pas une question de punition ou de châtiment. C’est une interpellation qui se situe au niveau de nos libertés ! Car si, tous, nous sommes également pécheurs devant Dieu, n’y a-t-il pas alors devant nous une urgence ? Urgence à la conversion ? « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » ! Du coup, la question qui survient est la suivante : que faisons-nous des événements dont l’actualité nous rend témoins ? Les regardons-nous avec indifférence, en poussant même un « ouf » de soulagement : « Au moins, moi, ni victime, ni coupable, je n’ai rien à me reprocher ! » Ou bien, au contraire, comme Moïse à la vue du buisson qui brûle sans se consumer dont nous parlait la première lecture, nous laissons-nous interpeller, jusqu’à faire un détour pour aller y voir de plus près, car de fait, en définitive, « sans être nécessairement ni victime ni coupable, est-ce que, finalement, moi aussi, je ne serais pas un peu concerné ? Est-ce que, moi aussi, finalement, je n’aurais pas une part dans le mal qui défigure le monde, bien sûr peut-être pas en acte, mais - qui sait ? - en pensée ? »Voilà donc qu’à travers sa réponse, quelque peu provocatrice : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même ! », Jésus vient nous bousculer, réveiller notre conscience, parfois assoupie, et nous provoquer à la vigilance. En nous incitant à être attentifs aux événements, à les lire comme des interpellations, personnelles ou collectives, Jésus nous tire du sommeil. Il nous invite du coup à faire un bon usage du temps présent et surtout, il nous ouvre à l’espérance, et c’est là, la 3ème bonne nouvelle de ce jour. « Non, nous dit-il, dans les événements qui tissent votre histoire, il n’y a ni fatalité ni culpabilité, mais bien des opportunités à saisir ! » De même en effet que le vigneron de la parabole donne un sursis au figuier improductif, de même Dieu nous donne-t-il le temps pour nous convertir, et le temps de porter du fruit. Le temps de notre histoire devient ainsi le temps de la patience divine ! A nous de ne pas le gaspiller !

F. P-A