Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

Imaginons un instant que le temps de carême soit comparable à une vaste cathédrale et que, durant les 7 semaines qu’il compte, c’est à la découverte de tout son espace que la liturgie nous convie. Nous pouvons alors imaginer que, de dimanche en dimanche, jusqu’au dimanche de Pâques, c’est comme si la liturgie nous conviait à en remonter l’allée centrale, depuis le porche d’entrée jusqu’à parvenir, durant le triduum pascal, au sanctuaire lui-même : l’autel, où se renouvelle quotidiennement le sacrifice eucharistique ; et le tabernacle, où s’offre à nous, sous le signe permanent du pain consacré, la Présence cachée du Christ ressuscité.
Ainsi considéré comme une lente progression à travers l’espace sacré du sanctuaire, le temps de carême peut devenir pour nous comme un espace de « mémoire » : un temps où, d’étape en étape, nous sommes amenés à effectuer le chemin qu’il faut spirituellement parcourir pour être libres de nous-mêmes : quitter la terre sauvage de nos servitudes et, purifiés des vieux levains qui souillent nos cœurs, nous présenter, libres et joyeux devant Dieu, pour lui faire offrande de nos vies : pour lui offrir, comme le dit Moïse dans la première lecture de ce jour, les « prémices des fruits du sol que le Seigneur nous a donné » (Deut. 26, 10), c’est-à-dire, comme le précisera saint Paul, le jour de Pâques, pour lui présenter le « pain non fermenté » d’une conscience pure et droite (1 Co 5, 8) !
Ce qu’il nous faut parcourir durant ce temps de carême, c’est donc, sur le plan spirituel, ce même chemin d’exode et de libération que parcourut le peuple hébreu, et dont la première lecture nous retraçait justement les étapes principales : le départ d’Abraham d’Ur en Chaldée pour la terre de Canaan, jusqu’à l’entrée en terre promise, ce « pays ruisselant de lait et de miel », mais en passant au préalable par la sortie hors d’Égypte, pays d’un rude esclavage ; sortie elle-même suivie d’un long exode dans le désert, lieu des tentations et de la mise à l’épreuve. * * *Aujourd’hui, alors que nous entrons dans cet espace sacré qu’est le temps du carême, c’est donc la première étape de ce long chemin pascal que nous franchissons. Or, quelle est la première chose que nous faisons avant d’entrer à l’intérieur d’une maison ? Un geste tout simple : nous commençons par nous essuyer les pieds sur le paillasson ; puis, dans le vestibule, si bien dénommé, nous suspendons au porte-manteau la veste dont nous sommes revêtus. Eh bien, aujourd’hui, c’est exactement la même chose que nous sommes invités à faire. Si, en effet, le jour de Pâques, nous désirons être revêtus du manteau blanc et immaculé de « l’homme nouveau », ne convient-il pas, comme saint Paul y engage les Éphésiens, d’« abandonner notre premier genre de vie, de nous dépouiller du vieil homme qui va, comme le dit encore saint Paul, se corrompant au fil de convoitises décevantes » (Eph 4, 22-24) ?
Oui, voilà le sens de notre carême. Non pas tant un temps de pénitence ou de mortifications en tout genre, plus extraordinaires les unes que les autres, qui feraient de nous des héros de l’ascèse ! Non ! Ou plutôt, si ! Le carême est bien un temps de privations, un temps de renoncements, mais de renoncements destinés à retrancher le superflu de nos existences, à nous alléger de tout ce qui ralentit notre marche ; non pas donc, des renoncements par goût malsain des macérations ; mais des renoncements qui nous permettent d’aller à l’essentiel, et un essentiel autrement dynamisant ! Et quel est-il, cet essentiel ? C’est encore saint Paul qui nous le précise : c’est, dit-il aux mêmes éphésiens, le « renouvellement de notre être par une transformation spirituelle de notre jugement ».
Oui, voilà ce à quoi, durant le carême, nous devons nous exercer : non pas faire de nos renoncements seulement une affaire de diététique - où, finalement, nous risquerions bien de ne rechercher que nous-mêmes ! Mais les ordonner à une « transformation spirituelle de tout notre être ». Et dans quel but ? Afin de devenir des êtres plus en plus « configurés » à la personne de Jésus, c’est-à-dire des êtres tout à la fois enracinés en Dieu et orientés vers nos frères.
Or, pour que ce changement radical d’orientation puisse se réaliser, cela suppose justement que nous ayons au préalable décrotté nos chaussures de toute la boue glaiseuse qui les alourdit ; et que nous nous soyons dépouillés des hardes souillées du « vieil homme », c’est-à-dire de tout ce qui nous replie sur nous-mêmes et qui défigure la beauté de notre visage, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Ce chemin de « dépouillement », de renoncements, c’est Jésus qui l’a ouvert, pour nous et devant nous, en acceptant de se laisser conduire au désert pour y être exposé à la tentation, et pour y affronter, au corps à corps, les puissances de mort qui rongent le cœur de l’homme.
Et quelles sont-elles, ces puissances mortifères ? La page d’évangile entendue aujourd’hui les ramène à trois. C’est le prestige de l’avoir, le prestige du pouvoir et l’appétit de la toute-puissance. Trois domaines où Jésus a déjoué les ruses du démon ; où il l’a dépouillé de tous ses oripeaux séduisants. C’est donc là, dans ce combat singulier contre les séductions trompeuses, que Jésus a commencé l’œuvre restauratrice de notre humanité blessée, qu’il a commencé à la « dés-incurver » d’elle-même pour la remettre, debout, droite sur ses pieds !
Or cette victoire, comment l’a-t-il remportée ? Nous l’avons également entendu dans l’évangile de ce jour : en jouant parole contre parole. Ou plutôt : en remettant dans le droit fil les Paroles de l’Écriture sainte que, par un fondamentalisme pervers, les astuces du démon l’incitaient à dévoyer en le poussant à prendre les mots au pied de la lettre !
En ce début de carême, il nous est bon de nous rappeler cette leçon du combat spirituel. Si, en effet, nous voulons pleinement profiter de ce temps de carême « pour nous renouveler par une transformation spirituelle de notre jugement », et nous préparer ainsi à paraître, le jour de Pâques, devant Jésus avec un cœur purifié pour joindre l’offrande de nos vies à la sienne, alors pas d’instrument plus efficace que de fréquenter assidûment l’Ecriture et de la recevoir comme une Parole vivante, plus tranchante que le glaive, qui nous aide à dégager devant nous le chemin en retranchant le superflu de nos vies. Profitons-donc de ce temps béni du carême pour procéder à un salutaire nettoyage de printemps ! Dépouillons-nous de quelques passe-temps superflus et consacrons le temps ainsi libéré à la recherche de ces « suppléments d‘âme », qui nous enracineront de plus en plus en Dieu et nous tourneront davantage vers nos frères. Pour les uns ce sera la lecture de la Bible ou la fréquentation d’un auteur spirituel ; pour d’autres, une prière plus assidue ; ou pour d’autres enfin, une sollicitude plus grande aux besoins de nos proches. A chacun de trouver son chemin ; mais, assurément, l’effort n’en vaut-il pas la chandelle ? Il fera de nous des êtres renouvelés prêts à revêtir le Ressuscité.

F. P-A