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Dans l’évangile de ce jour, un docteur de la Loi veut mettre Jésus à l’épreuve. En même temps, par sa question, il révèle qu’il a bien compris que la Loi et la Vie Eternelle sont liées. C’est peut-être pour cela que Jésus instaure avec lui un dialogue d’une telle qualité : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? ». D’emblée, Jésus invite son contradicteur à distinguer « la lettre » et « l’esprit de la lettre ».
Mais le Docteur de la Loi ne va pas s’avancer suffisamment loin dans son interprétation du texte et va buter sur l’essentiel : « et qui est mon prochain ?»
Il offre ainsi à Jésus l’occasion d’une de ses plus belles paraboles ! Au point que l’expression « un bon Samaritain » est entrée dans le langage courant, bien au-delà des seuls lecteurs de l’Evangile !
Mais, j’aimerais, dans cette réflexion sur l’Evangile de ce jour, ne pas rester fixé sur lui, « le bon Samaritain », mais revenir sur la réponse du Docteur de la Loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »
Comment se fait-il que, lecteur assidu de la Loi, ce Docteur se demande encore « qui est mon prochain ? » Le Pape Benoit XVI, dans un commentaire de cette page, nous dit, je le cite : « en règle générale, on considérait que seul l’étranger ‘établi’ sur la terre d’Israël et partageant la vie du peuple élu faisait partie de la communauté solidaire, et pouvait donc être considéré comme le ‘prochain’. De même, il était clairement établi que la notion de prochain ne s’appliquait pas aux samaritains. »
Donc, par Sa réponse, Jésus invite le Docteur de la Loi à effectuer un renversement de situation : à l’inverse du prêtre et du lévite qui passent leur chemin, le Samaritain lui, reste miséricordieux, à l’image de Dieu ! En effet, il ne se demande pas si cet homme, blessé et dépouillé, est Juif ou Samaritain : sa provenance ne peut être un critère selon lequel cet homme serait digne de son attention et de ses soins, car pur ou impur ! Le Samaritain reste libre car il ne laisse pas ses conditionnements humains le séparer de son humanité ! Peu importe d’où vient cet homme, ce qu’il a fait et ce qu’il possède, cela ne détourne pas le Samaritain de Dieu et donc de sa miséricorde, il est et reste libre, Libre de ressentir de la pitié envers cet homme en souffrance ; Libre d’exprimer l’Amour reçu de Dieu sans aucune crainte pour sa personne, pour sa réputation ! Libre car il a compris qui il est ! Il a compris sa propre provenance, sa propre appartenance, il sait qu’il est Fils du Père au même titre que ce pauvre homme !
N’y aurait-il pas un pareil revirement à effectuer dans la réflexion du Docteur sur le texte de la Loi ?
Pourquoi a-t-il demandé « qui est mon prochain ? » et non pas : « mais, qui est Dieu ? »
Vers qui tourne-t-il son cœur, sa force, son âme, son intelligence ? Qui est vraiment « le Seigneur » ? Celui qu’il ne peut nommer ? Celui dont le Nom est imprononçable ? »
Pour « aimer » ne faut-il pas connaître ? Voir ? Toucher ? « Aimer Dieu » se résume-t-il à connaître la Loi ?
Jésus le dira plus loin, à un autre : « aimer Dieu et aimer son frère ne sont qu’un seul et même commandement ». St Jean le dira de manière plus explicite encore : « celui qui dit qu’il aime Dieu, qu’il ne voit pas, et qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est un menteur. » Jésus répond donc au Docteur que la Loi commande d’aimer tout homme. Tout homme ? Humainement c’est impossible ! Il y a les « autres », les « étrangers », les « ennemis » ! Cela est vrai. Les aimer alors qu’ils nous ont fait du mal ou nous en font encore, est-ce possible ?
La réponse ne se trouve, encore une fois, qu’en effectuant un revirement.
Dieu, je ne le connais pas. Je ne Le vois pas, ou alors seulement à travers le voile de la Foi. Mais je Le désire. Et plus je Le désire plus je mesure le fossé, le gouffre, qui sépare ma petitesse de Sa grandeur. Au point que je ne pourrais pas Le chercher si je ne mesurais pas que c’est d’abord Lui qui me cherche, c’est Lui qui me désire, c’est Lui qui, dans Sa Miséricorde, me permet de ne pas sombrer dans la noirceur de mon péché. En clair, Dieu Se fait mon Prochain !
Il est de bon ton aujourd’hui, dans notre monde sécularisé et post chrétien, de reconnaître, du bout des lèvres, le fait religieux. La religion devient ainsi ce qui relie les hommes à une « divinité », un « principe », « une transcendance ». Mais, par la parabole du Bon Samaritain, Jésus nous enseigne que la religion est d’abord ce qui relie les hommes entre eux, dans un Amour sans limites ! Amour qui n’est possible que parce que Dieu, Son Père, se fait le prochain de chaque enfant, de chaque femme, de chaque homme, pour lui donner la Vie Eternelle.

F. J-M