Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

Dans le contexte ecclésial actuel, nous pourrions bien être tentés de céder à la lassitude, au découragement, voire à l’écœurement. Tant de scandales viennent en effet souiller le visage de l’Église que, oui, nous avons « mal à notre Église » ; que « nous pleurons » sur elle ! Peut-être voudrions-nous même ne plus lui appartenir, nous en désolidariser, voire – fût-ce sur la pointe des pieds - abandonner la barque, déserter le champ de la moisson et celui de la mission ! Pour peu, on serait peut-être même prêt à brandir à nouveau un slogan qui eut jadis ses heures de gloire : « Jésus, oui ; l’Église non ! » Car affirmer notre adhésion à la personne de Jésus, passerait encore ! Mais afficher ouvertement notre appartenance à l’Église, ça, c’est moins sûr !
Certes, on pourra prétexter du fait que l’Église est, aujourd’hui, la victime collatérale d’une méfiance généralisée qui affecte, en réalité depuis longtemps, pas uniquement l’Église, mais toute forme d’institution. Il n’empêche ! Nous sommes, tous, les témoins, souvent inquiets, d’un effondrement massif de pans entiers de l’Église que l’on croyait pourtant solidement établis ! Avec l’individualisme et la sécularisation massive qui frappent de plein fouet nos sociétés postmodernes, on voit l’indifférence religieuse gagner de plus en plus de terrain, tel un chiendent qu’on n’arrive pas à éradiquer ; nos églises se vident, et parfois tombent en ruine quand elles ne sont pas vendues pour être réaffectées à d’autres usages ; à moins de les regrouper, les séminaires ont du mal à se remplir… ; de leur côté, les communautés de vie religieuse vieillissent et ont bien du mal à se renouveler. Récemment, Mgr Gardès, l’archevêque d’Auch, nous faisait remarquer, dans son diocèse – mais cela vaut également ailleurs ! -, que faute de recrutement, les congrégations religieuses apostoliques, surtout féminines, jadis si florissantes, et qui, dans nos paroisses ou mouvements, formaient une large part du tissu ecclésial, étaient, les unes après les autres, en voie d’extinction, sans grand espoir de relèvement, sauf peut-être, disait-il, pour les congrégations internationales !Venons-en alors à la page d’évangile de ce jour. À l’entendre dans le sombre contexte que je viens d’évoquer, on pourrait bien être submergé par une vague de culpabilité : sachant la « moisson abondante », et en diminution constante le nombre d’ouvriers, n’aurions-nous donc pas suffisamment prié, comme Jésus nous y invite, le maître de la moisson pour qu’il nous donne, en nombre vraiment suffisant, les vocations nécessaires pour répondre à tous les besoins de la mission ? Et, puis, si ce n’est pas un sentiment de culpabilité qui nous submerge, alors, peut-être, serons-nous tentés d’incriminer Dieu et de le couvrir de nos reproches : « Comment peut-Il être à ce point sourd à nos prières, pourtant ferventes, pour qu’apparemment, il ne pallie pas à ce déficit flagrant et inquiétant d’ouvriers ? » D’où la question qui peut nous habiter : « Que fait donc le bon Dieu ? » Et contrairement à ce que nous chantions dans le psaume responsorial, on pourrait se demander si, finalement, Dieu n’aurait pas détourné de nous son amour au point de se désintéresser de l’avenir de son Église, en l’abandonnant à elle-même, ou même en la livrant à ses ennemis. Pour reprendre l’image de l’évangile de ce jour : « tels des agneaux envoyés au milieu des loups » !
Il se pourrait alors qu’à cette double tentation, de la culpabilité, tournée contre nous-mêmes, et des reproches, dirigés contre Dieu, s’en ajoute une troisième, celle du désinvestissement : « Pourquoi se donner tant de peine à prier pour que le maître de la moisson envoie des ouvriers à la moisson, alors que tout donne à croire qu’Il fait la sourde oreille ? »
En réalité, si nous voulons échapper à ces trois tentations, il nous faut changer complètement de perspective. Ouvrir nos oreilles ; élargir l’horizon de notre cœur ; et convertir notre regard.
D’abord, ouvrir les oreilles. Et les ouvrir à la Parole de Dieu. Pour cela, prêtons attention à l’invitation du prophète Isaïe, et - comme dirait le pape François - ne nous laissons pas ravir la joie à laquelle il nous convie aujourd’hui : « Réjouissez-vous avec Jérusalem », nous dit le prophète. Et quand il dit : « Jérusalem », nous pouvons évidemment penser à l’Église ! « Réjouissez-vous donc avec l’Église. Exultez en elle, vous tous qui l’aimez. Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez,… car vers elle, je dirige la paix comme un fleuve, et comme un torrent, la gloire des nations » (Is. 66, 10 suiv.).
Oui, direz-vous, peut-être. Mais où puiser cette allégresse ? Pour cela, élargissons l’horizon de notre cœur. Une remarque de saint Augustin à propos de notre prière quand elle n’est pas exaucée pourra nous y aider. Que nous enseigne-t-il à ce sujet ? S’il arrive que notre prière ne soit pas exaucée, c’est, dit-il, soit parce que nous prions mal : avec peu de foi, sans persévérance ou avec peu d’humilité. Soit encore, parce que nous demandons des choses inappropriées : qu’elles soient mauvaises en elles-mêmes, ou parce que, au moment où nous les demandons, elles ne nous conviendraient pas. Enfin, dit-il encore, il se peut que notre prière ne soit pas exaucée, parce que son objet est trop étriqué. En suspendant l’exaucement de notre prière, Dieu veut ainsi élargir notre désir, l’ouvrir à des biens plus grands qui nous combleront davantage que ce que nous demandions. Voilà ce qu’il écrivait à Proba dans une lettre qu’il lui adressait sur la prière : « Dieu, lui dit-il, veut que notre désir s'excite par la prière, afin que nous soyons capables d'accueillir ce qu'Il s'apprête à nous donner. Car ce que Dieu nous réserve est très grand, tandis que nous sommes petits et de pauvre capacité pour le recevoir ».
2ème leçon : élargissons donc l’horizon de notre cœur. Mais pour cela, il nous faut encore vivre une 3ème conversion : celle de notre regard. Là aussi trois choses. D’abord le convertir sur l’Église, ensuite le convertir sur nous-mêmes. Nous pourrons alors, enfin, le convertir sur Dieu.
D’abord convertir notre regard sur l’Église. Nous y aide la page d’évangile de ce jour. Jusqu’à un passé récent, nous pouvions encore rêver (et certains y rêvent peut-être encore aujourd’hui !) d’une Église capable de régenter tout l’espace public, politique, social et familial, jusqu’à dicter, dans les moindres détails de la vie, tous les comportements humains, y compris dans l’intime de la vie conjugale. Or, aujourd’hui, par la force des choses - parce qu’elle est discréditée -, elle occupe désormais une place, sans doute plus discrète, mais incontestablement plus ajustée à sa nature, et c’est là qu’il faut changer notre regard sur elle. La nature de l’Église, et sa mission, c’est d’être simple témoin du Ressuscité, où, envoyés deux par deux, elle est appelée à être « signe » (« comme le sacrement », dit le second concile du Vatican) du Royaume à venir, non dans la puissance tout extérieure de ses institutions, mais dans la force humble et rayonnante de la vie fraternelle.
Ensuite, convertir notre regard sur nous-mêmes. Nous y aide le passage de la lettre aux Galates, entendu en 2ème lecture. Ce qui compte, nous dit saint Paul, « ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis », c'est-à-dire de mettre sa gloire dans le prestige ou l’abondance des œuvres extérieures ; « ce qui compte, dit-il, c’est d’être une création nouvelle ». Voilà l’essentiel : « être une création nouvelle » ! Et qu’est-ce que cela signifie ? Paul nous le dit lui-même : c’est de placer toute notre fierté, et la recevoir uniquement de Jésus. « Ma fierté, dit-il, c’est la croix de Jésus-Christ » ; et plus loin, il précise : ma gloire, c’est « de porter dans mon corps les marques des souffrances de Jésus ». En un mot : de lui être configuré ! Et c’est là qu’il nous faut alors changer de regard sur nous-mêmes ! Nous n’avons pas à chercher à être des héros de dévouement, brûlant d’un zèle jaloux pour les soi-disant « droits » de l’Église. Nous avons simplement à accepter d’être « envoyés », pour être, là où nous sommes plantés, dans nos villes et villages, dans nos familles et communautés de vie, dans nos engagements professionnels ou associatifs, de simples hérauts, des porte-paroles d’un message de Paix : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison’ ». Là commence notre mission : être de simples et témoins fraternels d’un Dieu crucifié qui, en Jésus-Eucharistie, offre sans cesse sa vie pour la paix et le salut du monde.
Du coup, et enfin, c’est notre regard sur Dieu lui-même que nous pouvons convertir. Plus question maintenant de lui faire des reproches ; de l’accuser de faire la sourde oreille à nos prières ! Mais bien plutôt : à nous, de prêter l’oreille à ce qu’Il cherche à nous dire à travers les événements de notre vie ou ceux de l’Église ; et à l’intérieur même de ces événements, à nous de découvrir ce que Dieu « rêve » pour nous : faire de son Église une Église humble et servante ; et de nous, des disciples « tout joyeux », non de ce que nous accomplirions des prodiges, mais tout simplement de ce que « nos noms sont inscrits dans les Cieux », c’est-à-dire du fait que, unis au Christ, nous avons part à sa vie.
C’est ce que nous demanderons dans un instant au moment nous présenterons le pain et le vin qui seront consacrés pour cette eucharistie : « Puissions-nous être purifiés, Seigneur, par l’offrande qui t’est consacrée ; qu’elle nous conduise, jour après jour, au Royaume où nous vivrons avec Toi. Amen ! » (Oraison sur les Offrandes ; 14ème Dim. TO).

F. P-A