Vous êtes ici: Au fil du temps Homélies (C)

La résonnance est forte entre le passage du Livre des Rois et la page d’Evangile de Luc : la vivacité de la réaction de Jésus ne le cède en rien à celle d’Elie. Ce sont les mêmes répliques, c’est aussi la même exigence !
Pourtant, les réactions de ceux qui sont appelés nous semblent légitimes ! Aller « embrasser son père et sa mère », « aller d’abord enterrer son père », « faire ses adieux aux gens de sa maison ». Rien de plus normal, de plus sacré même. Mais, non, pour Elie comme pour Jésus, elles ne le sont pas. Elles « ne tiennent pas » face à l’appel entendu et reçu.
J’aimerais m’arrêter d’abord à Elie qui transmet la Parole du Seigneur : « tu consacreras Elisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder ». La Présence de Dieu dans la vie d’Elie est telle qu’il « s’en alla », dans une obéissance sans réplique. Pourtant, il s’agit bien aussi de l’annonce de la fin de sa propre mission et de la transmission qu’il doit en faire, à un autre que lui-même… C’est qu’Elie ne s’appartient plus : il est tout entier dans la Parole qu’il reçoit et qu’il transmet. Le psaume responsorial qui a été choisi est un écho à ce qui habite le cœur d’Elie : « J’ai dit au Seigneur: Tu es mon Dieu !...de Toi dépend mon sort... Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ; Il est à ma droite : je suis inébranlable… Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption… Tu m’apprends le chemin de la vie. ». Parce qu’il est habité par ce psaume, Elie va vers Elisée et prépare sa propre fin, dans la confiance en une « Présence » qui est le « tout » de son existence : il est totalement donné à Dieu.
Jésus, Lui, monte vers Jérusalem « le visage déterminé » : Il sait qu’Il va au-devant de Sa Croix. Ses messagers sont refoulés en Samarie. Jésus connaît déjà ce rejet de Lui-même. Peu importe, Il va vers Son but. Il sait que, bien au-delà de ce refus de Le recevoir, Il « n’a pas d’endroit où reposer la tête ». Rien ne peut mieux signifier qu’Il n’est lié à rien, aucun lieu ni aucun bien, en cet instant décisif de Sa vie terrestre : son esprit est libre et entièrement donné à son Père.
Et à ceux qui veulent Le suivre, la réponse est claire : pour « annoncer le Règne de Dieu », il faut partir, car « quiconque met la main à la charrue puis regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu ».
Jésus, comme Elie, est vis-à-vis de Lui-même, dans un abandon total à Dieu Son Père : Elie et Jésus exigent de ceux qui veulent les suivre, cette même Foi et donc l’abandon et le dépouillement total qui en découlent.
Car, il s’agit bien de se dépouiller dans une confiance absolue. Confiance en Son Amour, confiance en Sa volonté, confiance en Sa force et en Sa puissance, confiance en Son plan pour nous mais aussi, celui pour nos frères, nos sœurs, tous ceux que nous aimons.
S’abandonner à Dieu, implique donc de Lui remettre notre existence toute entière, et ainsi de déposer en Lui tous nos attachements.
Attachements aux autres, au matériel, mais aussi à notre manière de faire, de voir et de penser ! Attachements qui nous emprisonnent dans des craintes de perdre, de manquer, de ne pas faire assez ou assez bien ! Attachements qui nous entraînent dans cette course effrénée du plus et du mieux en nous privant, l’esprit libre !
Un esprit libre, capable d’écouter et enfin entendre au plus profond de son cœur, tout l’Amour et la sécurité que Dieu qui est Père veut lui donner !
Ces textes nous invitent donc, me semble-t-il, à nous demander si, suivre Jésus, c’est à dire trouver la Présence de Dieu en nos vies n’est pas, justement, nous livrer à Son Absence. Nous livrer, sans réserves, sans nous retourner, sans même plus penser aux moments heureux où Dieu se faisait si proche, nous livrer donc, à son désir, nous livrer à l’écoute de l’appel reçu au cœur même de chacune de nos existences.
De fait, n’y aurait-il pas danger dans la certitude ? N’y aurait-il pas assoupissement dans l’aboutissement ? N’y aurait-il pas idolâtrie dans la claire vision ?
St Paul sait comment une telle dynamique est alimentée ! Parce que « nous sommes appelés à la liberté » ! Nous ne « sommes plus sous le joug de l’esclavage ». Elie et Jésus étaient des hommes libres, centrés sur Dieu que Jésus nomme même « Père ».
Qui n’aspire pas à la liberté ? Qui ne chercherait pas le chemin le plus sûr pour la trouver ?
Rude chemin, rude montée vers une libération des « convoitises de la chair » que seule la conduite de l’Esprit permet ! Ce n’est pas à nous-mêmes qu’il faut faire confiance, mais à Dieu. Même quand Il semble absent, même quand tout paraît basculer, même quand, comme aujourd’hui, en ces temps postchrétiens où nous ne pouvons plus que nous taire face « au rire des satisfaits, au mépris des orgueilleux. »
Aucune loi ne pourra nous imposer de ne pas vivre de sa Présence. L’Esprit nous mènera sans aucun doute jusqu’à Lui, c’est à dire que, dans tous les gestes, des plus ordinaires aux plus grands, à condition que nous nous « mettions, par amour, au service les uns des autres ». Là seulement est la suite du Christ, là est le triomphe de Dieu ! Ainsi soit-il !

F. J-M