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Aujourd’hui, nous célébrons la fête des trois premiers abbés et fondateurs de Cîteaux : Robert, Albéric et Étienne.
Les lectures qui nous sont proposées par la liturgie, cherchent donc, chacune à leur manière, à mettre en lumière les diverses facettes qui ont coloré le projet de réforme monastique qu’ils ont entrepris de mener à bien, en une époque dont les historiens soulignent qu’elle était en pleine effervescence, spirituelle et religieuse.
Et de fait : le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à la fin du XIe siècle et au tout début du XIIe s, au moment où Robert initia la fondation de qu’on appela d’abord le « nouveau monastère » - appellation programmatique s’il en est ! -, la vie religieuse, et en particulier la vie monastique, était en pleine ébullition, cherchant à frayer des voies nouvelles de sequela Christi, notamment à travers un fort courant à tendance décidément érémitique.
Ce que l’on cherchait ? Une forme de radicalisme évangélique doublement marquée, d’un côté par le retrait du monde, l’anachorèse, une vie au Désert, et de, l’autre - mais cela allait de pair -, une vie de pauvreté où l’on prétendait vouloir ne plus dépendre, pour vivre, de dîmes et autres revenus extérieurs , mais où l’on tirerait ses moyens de subsistance du seul fruit de son propre travail. Ainsi nos fondateurs prenaient-ils à la lettre et interprétèrent-ils de façon radicale l’invitation adressée par Jésus, engageant le jeune homme riche à aller au-delà d’une pratique, certes honorable, mais en définitive seulement extérieure, des prescriptions bibliques de justice et d’équité.
« Une seule chose te manque, lui dit Jésus :
va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ;
alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. »
Ce qui caractérise en premier lieu la réforme cistercienne, c’est donc bien cette aspiration à un radicalisme évangélique de pauvreté, dont on trouve non seulement la trace, mais surtout le souci d’en donner une justification spirituelle dans nos textes fondateurs.
Reprenant à leur compte une expression de saint Jérôme, ce que nos fondateurs voulaient être en effet, c’étaient, disaient-ils, des pauperi Christi : des pauvres suivant « nus le Christ nu », des « pauvres, suivant pauvres le Christ pauvre » (Ex. Par. XV, 9), convaincus du fait - c’est ainsi que parle l’Exorde de Cîteaux (I, 3) - que « d’ordinaire, possessions et vertus ne font pas bon ménage » !
Cette affirmation, nous la trouvons à diverses reprises sous la plume du biographe anonyme qui rédigea la Vie de saint Robert pour justifier ce que, déjà de son temps, d’aucuns considéraient chez lui, à tort ou à raison, comme le signe d’une coupable instabilité ! Si Robert fut si souvent amené à changer de lieu, passant de la réalisation d’une fondation à une autre, c’était à chaque fois, justifie son biographe, parce que, poussé par le désir « de faire de plus en plus de progrès vers Dieu et de vivre dans la droiture en menant une vie pieuse et sobre selon la Règle de saint Benoît », il cherchait à fuir l’abondance des richesses qui – pensait-il, ne pouvait qu’« accroître l’indigence morale » (Vita, § 9) !
De ce constat, il découle alors une deuxième chose. C’est que le radicalisme évangélique de pauvreté qui animait le cœur de saint Robert et qui caractérisera les touts débuts de la réforme cistercienne, n’était pas - loin s’en faut - une fin en soi. Bien plutôt, ce radicalisme était ordonné à quelque chose de bien plus haut, de bien plus grand : ce que le biographe de saint Robert appelle un moyen de combattre « l’indigence morale » !
D’abord formulé de manière négative, ce projet de « réforme morale » prit cependant bien vite la forme d’une quête spirituelle de haute exigence et de grande envergure. Le retour à une plus stricte observance de la Règle bénédictine, si fortement revendiquée par les fondateurs de Cîteaux, ne devait, à leurs yeux, en être que l’instrument privilégié.
Pour dire cette quête spirituelle, le Petit Exorde (ch. XV) fera explicitement référence à l’enseignement de saint Paul dans ses lettres aux Éphésiens et aux Colossiens, car si, de fait, pour nos Pères, il s’agissait bien de « vivre pauvre avec le Christ pauvre », il s’agissait bien plus encore, affirment-ils, à travers cette pauvreté matérielle volontairement désirée, de « se dépouiller du vieil homme » afin de revêtir, en Jésus, « l’homme nouveau » (Ep 4, 22-24 et Col. 3, 9-10) !
Il vaut la peine de citer ici l’épitre aux Colossiens, à laquelle le Petit exorde se contente de ne faire qu’une discrète allusion. Que dit saint Paul aux Colossiens ? Ceci : « Vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses agissements et vous avez revêtu le nouveau, celui qui s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son Créateur » !
Tout de la réforme cistercienne est ici contenu en germe, mais comme en une « parole abrégée » - verbum abreviatum – qu’à peine quelques années plus tard, les grands théologiens de Cîteaux, à commencer par saint Bernard, déploieront en toute son envergure.
La « nouveauté » de Cîteaux – novum monasterium – si elle réside donc bien apparemment dans une sainteté de vie qui lui valut l’admiration de tous, en même temps que son austérité suscitait, à l’inverse, la frayeur de tous (cf. Ex Cist. II, 7) – cette « nouveauté » même doit cependant bien davantage se chercher dans ce vers quoi elle était tout entière tendue : devenir en Christ, une créature nouvelle, par un incessant renouvellement de tout l’être à l’image de son créateur ! Et la pauvreté volontaire n’avait d’autre ambition que de rendre possible ce projet !Un tel projet est indémodable et il sera toujours d’actualité, y compris et même surtout en notre temps qui semble placer la recherche de la richesse au pinacle de ses valeurs ! À nous de lui trouver pour aujourd’hui une forme qui soit capable de toucher le cœur des hommes de notre temps !

F. P-A