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« Benedictus benedicat benedicenda ». Nous connaissons tous ce bénédicité où, avant de prendre un repas, nous demandons au Béni qu’Il bénisse ce qui doit être béni.
Alors que nous célébrons aujourd’hui la fête de notre saint patriarche et législateur, saint Benoît, il n’est pas déplacé que nous nous laissions, nous aussi, interroger par le prénom qui lui fut donné : Benedictus, Benoît, le béni ; et cela, peut-être d’autant plus que le monastère qui nous fait la grâce de nous accueillir aujourd’hui porte ce beau nom de « Bonneval ». Un toponyme qui, comme tant d’autres toponymes dont nos Pères avaient le secret, nous laisse pressentir que chacun de nos monastères pourrait bien être comme « enceint » d’une promesse, porteur d’une moisson abondante de bénédictions !
L’appel au bonheur, ou plutôt, le désir du bonheur - comme des bénédictions qui l’accompagnent - n’est-ce d’ailleurs pas cela qui est inscrit, non seulement au plus secret du cœur de chacun, mais aussi aux prémices de notre vocation bénédictine ? Si, en effet, nous avons répondu à l’appel de la vie monastique, n’est-ce pas parce qu’un jour, d’une manière ou d’une autre, nous nous sommes laissés rejoindre par la question que pose le Psalmiste, et que saint Benoît, dans le Prologue de sa Règle, répercute à son tour : « Quel est l’homme qui désire le bonheur et connaître des jours heureux ? ». Oui, si nous avons répondu à l’appel de la vie monastique, n’est-ce pas parce qu’un jour, en entendant cette question, nous avons comme intuitivement pressenti que, oui, nous ne trouverions de réponse adéquate à notre aspiration au bonheur qu’en quittant tout pour suivre le Christ, et en le suivant au sein d’une communauté priante de frères ou de sœurs ? « À qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle ! »
La société dans laquelle nous vivons, qui a tendance à marginaliser toute forme de vie religieuse – on parle même à ce sujet d’« exculturation », une mise au ban de la culture et de la société ! : un tel contexte culturel exige que nous n’éludions pas trop vite cette question du bonheur, bien plus : que nous l’inscrivions au centre même de nos préoccupations ! Non pas, évidemment, dans une perspective qui serait purement ou exclusivement hédoniste : course vaine aux plaisirs faciles ; recherche excessive, voire exclusive, comme on dit aujourd’hui, d’un « épanouissement personnel » que l’on poursuivrait « individualistement » au détriment, parfois même au mépris du bien commun ! Non ! Si la question du bonheur doit nous habiter, ce n’est pas dans cette perspective, mais dans le but que nous rendions crédible pour nous-mêmes, et du coup désirable pour le monde, une forme de vie – notre consécration religieuse – que tout éloigne des valeurs communément partagées par nos contemporains : richesse, prestige, honneur, vie facile et confortable, et, si possible, sans qu’elle coûte le moindre effort !
Mais où donc se résout une telle question, cette question d’un bonheur authentique et durable qui vaille le coût de renoncer à tout pour s’en saisir ? Osons cette affirmation : elle se résout dans la stricte mesure où je perçois ma vie comme une bénédiction, et entendons cette affirmation en la diffractant dans une triple direction.
Première fragmentation. « Est-ce que, dans ma vie personnelle, et depuis le jour de ma naissance, malgré les difficultés ou les épreuves que j’ai eu à traverser, lot de toute existence humaine, voire malgré les échecs subis et même le péché commis, est-ce que, malgré tout cela, je me considère néanmoins vraiment comme un benedictus, comme un enfant « béni de Dieu », vivant à l’ombre de sa grâce et de ses bénédictions ? »
À chacun, bien sûr, de répondre à cette question première ! Sachons cependant que, pour y répondre adéquatement, elle demande que nous l’inscrivions dans la large perspective du mystère de notre création à l’image et à la ressemblance de Dieu. Seul en effet l’homme qui retrouve ses racines, et qui perçoit son humanité, au cœur de ce mystère - et au cœur du mystère de notre rédemption en Jésus - : seul celui-là, aussi blessée que sa vie ait pu être par la souffrance subie ou le péché commis, seul celui-là peut s’élancer avec confiance sur les chemins qui l’éloigneront des sentiers de la dissemblance et le ramèneront vers la vérité de son identité la plus profonde : celle qui fait de lui, de toujours à toujours, un fils bien-aimé de Dieu, un Benedictus.
De là surgit alors une deuxième question, qui porte non plus sur ma vie personnelle, mais sur ma vocation monastique. « Est-ce que, elle aussi, je la considère comme une bénédiction pour moi-même ? » Je veux dire : « comme un chemin d’ennoblissement de mon humanité, un chemin capable et surtout désiré comme instrument de restauration de ma nature, défigurée par le mal subi et blessée par le péché ? » Ou encore : « Est-ce que je la considère comme source et élan vital en vue de l’accomplissement de ma vocation baptismale ? » À ce sujet, le pape Jean-Paul II faisait observer ceci (dans Amour et responsabilité) : « À la lumière de l’évangile, disait-il, il est clair que tout homme résout le problème de sa vocation, surtout par le choix d’une attitude consciente et personnelle envers le commandement de l’amour ». Ce que nous pouvons reformuler sous la forme d’un bivium, d’un chemin à deux voies, entre lesquelles il nous faut choisir : quelle que soit la vocation de l’homme – pour nous, notre vocation monastique – ou bien l’amour, la force affective, l’élan de donation entrent dans le vif de notre réponse ; ou bien, si nous n’y engageons pas tout entier ce dynamisme, nous ne pouvons parler de vocation, ni de choix vital, mais seulement d’une errance stérile de l’homme, lequel risque alors de rester à jamais recourbé ou incurvé sur lui-même - ses instincts, ses pulsions, son intérêt propre -, sans pouvoir jamais ni donner à sa vie une orientation stable et unifiante, ni s’ouvrir à un au-delà de soi.
D’où coup, en ouvrant ainsi la question de la vocation comme réponse au dynamisme de l’amour, surgit une troisième dimension à notre question sur la vie comme bénédiction. Et cette question, elle se diffracte sous 2 formes complémentaires l’une de l’autre.
La première : « Est-ce que je me considère, moi, comme une source de bénédiction pour la communauté à laquelle j’appartiens, et à laquelle je me suis livré par les vœux de ma profession ? » Et, la seconde qui est son miroir inverse : « Est-ce que je considère ma communauté, elle, comme une source de bénédiction pour moi-même ? ».
Inscrire - dans la réponse que je donne à ma vocation - l’élan du désir et la vertu (au sens physique et moral du terme) d’une donation mutuelle doit nous conduire jusque là, jusqu’à nous faire entrer dans la joie « du donner et du recevoir » ; du « bénir » et du « être béni ». Une joie qui fera alors de moi, comme Ælred de Rievaulx le dit de l’amitié spirituelle, le gardien de mes frères, comme elle fera aussi de mes frères (et de la communauté à laquelle j’appartiens) le gardien de ma vocation. Obéissance de la charité qui s’épanouit en amour des frères ; et amour des frères qui se déploie dans une charité qui se fait écoute et obéissance envers les autres.Concluons. Accueillir sa vie comme une bénédiction, recevoir notre vocation comme une bénédiction ; et faire de sa vie une bénédiction pour nos frères : voilà ce qui nous donnera d’être d’authentiques disciples de saint Benoît. Voilà ce qui fera de nous des Benedicti, des Bénis, et de nos monastères, des Val où il fait bon vivre ; des Bonneval !

F. P-A