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La célébration eucharistique qui nous réunit aujourd’hui nous invite à tourner le regard vers Jésus. Mais pas n’importe quel regard, ni vers n’importe quel Jésus.
Celui vers qui l’évangéliste Jean nous invite aujourd’hui à porter le regard, c’est en effet un homme, Jésus, suspendu sur le bois d’une croix, exposé à la risée de tous, humilié à l’extrême et, ultime infamie : un dernier coup lui est porté au côté, qui le transperce et d’où jaillit une coulée d’eau et de sang.
Cette dernière précision, s. Jean est le seul des 4 évangélistes à nous la donner. Mais s’il rapporte ce détail, qui, à nous, semble peut-être dérisoire, c’est parce que, à ses yeux, il a une importance capitale, ce que confirme en effet la double insistance sur la véracité du fait rapporté, et sur la fiabilité de celui qui, témoin oculaire, s’en porte le garant. « Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique » !
Une telle insistance ne peut alors que nous inciter à aller y voir de plus près : à passer au-delà du simple constat matériel, pour en scruter la secrète signification.
Comme vient de nous le dire saint Paul, dans la 2ème lecture, ce qu’il nous faut donc chercher à sonder, c’est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur… Mais de quoi, au juste ? Car, vous l’aurez sans doute remarqué, en disant cela, saint Paul a laissé sa phrase en suspens, sans vraiment l’achever, ni rien préciser de plus, sauf à ajouter qu’il s’agit de connaître quelque chose de tellement grand que « cela surpasse toute connaissance » !
Pour ouvrir notre cœur à cette connaissance « qui passe toute connaissance », regardons donc de plus près deux autres passages de l’évangile de Jean.
Le premier se situe au début de l’évangile. C’est le dialogue dans lequel Jésus invite Nicodème à « renaître d’en haut ». Pour appuyer son invitation, Jésus le renvoie au livre des Nombres où, après le péché du veau d’or, Moïse invitait les Hébreux à tourner leur regard vers le serpent d’airain, élevé sur un bois. Un événement que Jésus interprète justement en y lisant une anticipation de sa propre mort : « De même, dit-il, que Moïse éleva le serpent, ainsi faut-il que soit élevé le fils de l’homme afin que quiconque croit ait la vie éternelle », car, ajoute encore Jésus, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils (…) afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle ».
Voilà ce qu’il s’agit donc de contempler sur le bois de la croix et dans le côté transpercé de Jésus : au-delà d’un homme humilié et défiguré, il s’agit de découvrir la manifestation de l’amour infini de Dieu pour le monde, lui qui, nous dira saint Paul, « n’a pas épargné son propre fils, mais l’a livré pour nous tous » (Rom 8, 32) !
Mais allons plus loin. Le second passage qui éclaire le récit de ce jour concerne lui aussi un dialogue, mais qui, lui, se trouve à la fin de l’évangile, après la mort de Jésus, dans les récits d’apparition. C’est le dialogue de Jésus avec l’apôtre Thomas. On se souvient du récit. Jésus est apparu une première fois aux disciples apeurés, mais en l’absence de Thomas, qui refuse de croire au témoignage de ses compagnons. Or, huit jours plus tard, Jésus se manifeste à nouveau, mais cette fois-ci, en présence de Thomas. C’est alors que s’amorce un dialogue où Jésus invite Thomas, jusqu’alors incrédule, à plonger la main dans son côté transpercé : « Avance ta main, lui dit-il, et mets-la dans mon côté ; ne sois plus incrédule, mais croyant ».
Dans ce récit, il ne s’agit donc plus de contempler, comme de l’extérieur, l’amour dont nous sommes aimés de Dieu ; avec Thomas, nous sommes invités à entrer dans cet amour, à y demeurer. Et, pourrait-on dire, nous sommes même invités à y entrer, pas seulement en y plongeant la main, comme Thomas, ni même comme saint Pierre en y glissant seulement le pied, mais en y faisant passer tout notre être. Et la brèche qui nous est offerte pour faire cette immersion dans l’amour de Dieu, c’est précisément le côté transpercé de Jésus.
Mais, au juste, qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que si nous désirons « renaître d’en haut », comme Jésus y engageait Nathanaël, il nous faut passer, comme Thomas y était invité, par cette brèche qui a été ouverte dans le côté de Jésus. Et pourquoi par là ? Parce que c’est ce passage qui nous permet d’accéder jusqu’au cœur de Jésus, qui nous permettra aussi d’être façonnés à la mesure et à la ressemblance de sa personne ; je veux dire ; configurés à la hauteur et à la profondeur, à la largeur et à la longueur de son amour pour nous.
Et de fait, quelle est la hauteur de cet amour, sinon justement l’ennoblissement de notre condition d’homme, élevée à hauteur divine et rendue désormais participante de la dignité filiale de Jésus ?
De même, quelle est la profondeur de son amour, sinon l’abîme jusqu’où il a consenti lui-même à descendre pour nous élever jusqu’à lui : son abaissement dans le mystère de l’Incarnation, et plus encore, son anéantissement dans l’opprobre de la croix ?
Quant à sa longueur, quelle est-elle, sinon le fait que l’amour de Dieu pour nous, manifesté en Jésus, s’étend d’éternité en éternité ? Que cet amour prend sa source dans le projet inaugural de Dieu, qui, de toute éternité, nous a « désirés » à son image et à sa ressemblance ; que cet amour embrasse tous les temps, depuis la création du monde jusqu’à la fin des temps ; et qu’il ne cesse de se déployer en nous, depuis le jour de notre baptême jusqu’au jour de notre mort, à travers la vie sacramentelle, l’eucharistie et la réconciliation, sacrements de la route qui nous ouvrent large, l’accès au trésor de la miséricorde divine car, là, Dieu ouvre ses entrailles de miséricorde, là, il se fait pour nous viatique : nourriture et remède !
Enfin, sa largeur, en quoi consiste-t-elle sinon dans le fait que l’amour de Dieu atteint d’une extrémité du monde à l’autre : qu’il n’est pas réservé à quelques justes seulement, triés sur le volet, mais généreusement accordé à tous, sans distinction, du plus grand au plus petit ; vraiment offert à quiconque, pauvre et pécheur, qui se fait mendiant de grâce et de pardon.
Oui, c’est cela que nous découvrons dans le cœur transpercé de Jésus : l’amour sans mesure de Dieu pour nous ; un amour devant lequel saint Paul, plein d’admiration, s’est émerveillé en s’exclamant : « Si Dieu nous a donné son propre fils, comment, avec lui, ne nous aurait-il pas tout donné ? » (Rom8, 32).
C’est donc à cette même source qu’aujourd’hui, nous sommes, nous aussi, invités à aller nous abreuver, cette source qui permettait à Baudouin de Ford de dire que « ce n’est pas à la légère, médiocrement ou chichement que Dieu nous a aimés, mais avec plénitude et largesse ; non pas de manière simulée et feinte, mais avec pureté et en toute sincérité ; non pas en apparence, extérieurement et superficiellement, mais intérieurement et en profondeur : non pas en parole et de langue, mais en acte et en vérité ! (Traité XIII, § 2). Et quelle sera alors notre réponse à cet amour ? Consentir à nous laisser remodelés à la mesure de cet amour, pour être, avec Jésus, une vivante offrande à la louange de sa gloire. Amen.

F. P-A