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En ce jour de la Pentecôte, nous clôturons la cinquantaine du temps pascal : ces 50 jours que la liturgie nous invite à vivre comme un jour unique ; et ce jour est pour nous un jour de fête, un jour de joie, car, ainsi que nous le chanterons tout à l’heure dans la préface eucharistique, juste avant la consécration des offrandes, c’est le jour où, par le don de l’Esprit Saint, « s’accomplit jusqu’au bout le mystère de Pâques ».
Il vaut la peine que nous nous arrêtions un instant sur cette expression, que nous en pesions même tous les mots, car, comme toutes les préfaces eucharistiques, celle de ce jour nous ouvre l’accès au sens de la fête que nous célébrons aujourd’hui.
Que dit-elle donc, cette préface ? Comme toute préface, elle commence par s’adresser au Père, à qui nous rendons grâce pour son œuvre : « Père très saint, Dieu éternel et tout puissant, il est juste et bon de te rendre grâce toujours et en tout lieu ». Ce n’est qu’ensuite qu’elle précise le motif de cette action de grâce. Or, pour le jour de la Pentecôte, quel est ce motif ? « Il est juste et bon de te rendre grâce, toujours et en tout lieu » car, indique-t-elle, aujourd’hui, « pour accomplir jusqu’au bout le mystère de Pâques, tu as répandu l’Esprit Saint sur ceux dont tu as fait des fils en les unissant à ton Fils unique ».
Voilà ce qui est à la source de notre action de grâce pour ce jour de Pentecôte. Elle repose sur trois motifs distincts, mais complémentaires. Elle est à la source d’un accomplissement, d’une effusion et d’une union. Considérons ces trois réalités, ou plutôt ces trois verbes, l’un après l’autre : accomplir, répandre, unir.
Accomplir
Il est d’abord question d’un accomplissement. « Aujourd’hui, pour que s’accomplisse jusqu’au bout le mystère de Pâques ». Notons l’expression. Vous aurez en effet remarqué qu’il n’est pas seulement question d’accomplir, mais d’accomplir jusqu’au bout. Ce qui nous est donc d’abord dit, c’est que la fête de la Pentecôte conduit à une plénitude. Elle conduit non à quelque chose de partiel, d’inachevé ou d’inaccompli, mais elle réalise une perfection, et cette perfection touche au Mystère de Pâques : « Aujourd’hui, pour que s’accomplisse jusqu’au bout le mystère de Pâques ».
Une telle expression laisse entendre que, dans les deux fêtes majeures du temps pascal qui précèdent la Pentecôte, la Résurrection de Jésus et son Ascension au Ciel, il y avait donc « quelque chose » de partiel, d’inabouti, d’inachevé. « Quelque chose » qui manquait pour que fût vraiment « accompli jusqu’au bout » le mystère de Pâques ! Et c’est là notre premier motif d’action de grâce : avec la Pentecôte, c’est le mystère de Pâques qui arrive enfin à son point d’aboutissement, à son accomplissement parfait. Mais quel est cet accomplissement parfait ? Quelle est cette perfection du mystère de Pâques que la Pentecôte « accomplit jusqu’au bout » ? C’est la suite qui va nous permettre de le découvrir.
Répandre
La préface continue en effet en parlant du Père et en précisant que « pour accomplir jusqu’au bout le mystère de Pâques, [Il a] répandu l’Esprit Saint ». Ici, il n’est plus question de perfection, d’un « jusqu’au bout de l’accomplissement ». Il est question de « répandre » : de répandre l’Esprit Saint : « [Il a] répandu l’Esprit Saint ». Or, là aussi, notons le choix de ce verbe. Ce qui nous est dit du don de l‘Esprit, c’est en effet qu’il est « répandu » : donc, pas seulement « donné », mais, comme le suggère le verbe utilisé, « donné en abondance », donné sans compter. Plus encore : répandu, sans crainte de gaspillage. Là réside donc notre second motif d’action de grâce, car ce don de l’Esprit, répandu dans nos cœurs, nous dit quelque chose d’une générosité qui ne calcule pas, de la prodigalité de Dieu, de la surabondance de son amour pour nous, puisque, cet Esprit, il nous le donne à profusion, sans compter, jusqu’à ne pas craindre de le répandre, voire de le gaspiller.
Unir
Mais ce n’est pas tout ! Cette surabondance du don, cette effusion de l’Esprit en nos cœurs, est en effet elle-même ordonnée à quelque chose de plus grand encore. Elle est destinée, dit la préface, à « nous unir à Jésus » afin de faire de chacun de nous « des Fils adoptifs du Père ». Lisons d’une seule traite toute cette phrase :
Père très saint, éternel et tout-puissant, nous te rendons grâce car « pour accomplir jusqu’au bout le mystère de Pâques, tu as répandu l’Esprit Saint sur ceux dont tu as fait des fils en les unissant à ton Fils unique » !
Nous découvrons là, la finalité ultime du don de l’Esprit, la raison pour laquelle il nous est donné en surabondance ; mais aussi ce grâce à quoi « s’accomplit jusqu’au bout » le mystère de Pâques ; ce en quoi il atteint la plénitude de sa perfection. Si, en effet, le don de l’Esprit est versé en abondance en nos cœurs, c’est afin qu’unis à la personne du Christ, nous devenions, par Lui, avec Lui et en Lui, des Fils adoptifs du Père ! Et c’est cela, précisément, qui conduit à la perfection, à la plénitude de son accomplissement, le Mystère de Pâques. L’accomplissement de ce mystère, c’est en effet que nous devenions des Fils adoptifs du Père par la médiation de Jésus, mais, notons-le bien, une médiation qui n’est efficace que dans la mesure de notre union à Lui, une union au Christ qui est rendue effective grâce à l’effusion de l’Esprit en nos cœurs. « Aussi bien, nous rappelle saint Paul, n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! » (Rom 8, 15) ; et « la preuve que nous sommes (bien) des fils, ajoute-t-il ailleurs, c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : ‘Abba, Père’ ! » (Gal 4, 6).
Cela - cette effusion de l’Esprit qui nous unit à Jésus et qui, avec lui, nous permet de nous tourner vers Dieu en nous adressant à lui comme à notre Père -, cette plongée dans la vie trinitaire, nous l’avons toujours déjà reçue dès le jour de notre baptême ; mais aujourd’hui, en ce jour de Pentecôte, ce don nous est à nouveau renouvelé, et c’est là que réside le troisième motif d’action de grâce. Grâce à ce don, le Christ nous entraîne à suite pour devenir, avec lui, fils dans le Fils, et ne former plus, avec Lui, qu’un seul corps, le corps de l’Église. Et c’est cela qui, précisément, permet que soit enfin « accompli jusqu’au bout » le mystère de Pâques. Et de fait : Pâques et Ascension ne concernaient finalement que Jésus seul ! Mais, en ce jour de la Pentecôte, au terme du temps pascal et au commencement de la vie de l’Église, grâce au don de l’Esprit, c’est, « tous ensemble », pas Jésus seul, mais nous avec Jésus, que « nous parvenons à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, pour constituer avec Lui cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ. » (Eph. 4, 13). Oui, en ce jour de Pentecôte, réjouissons-nous pour cette plénitude qui nous est offerte aujourd’hui, car « pour accomplir jusqu’au bout le mystère de Pâques, le Père a répandu l’Esprit Saint sur nous, dont il a fait des fils, en nous unissant à son Fils unique » !

F. P-A