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En ce matin de Pâques, nous nous retrouvons avec Marie-Madeleine, l’amie de Jésus, et deux de ses disciples, Pierre et Jean, devant le tombeau où, deux jours avant, Jésus avait été enseveli. Or voici que l’évangile de ce jour nous rend témoins de la surprise qui les saisit, tous les trois, devant le spectacle qui se présente aujourd’hui devant leurs yeux, sinon tout à fait incrédules, du moins écarquillés d’étonnement. Un spectacle, en tout cas, qui les laisse dans la perplexité et la sidération : non seulement la pierre qui fermait le tombeau a été roulée ; mais, en plus, l’espace qu’occupait la dépouille mortelle de Jésus est désespérément vide ! N’y restent que les linges dont on s’était servi pour l’ensevelir, et qui, chose plus étrange encore, sont chacun posés à sa place, et bien roulés.
Que s’est-il donc passé ? Malheureusement, personne pour le raconter ! Du coup, les hypothèses iront vite bon train. Car, de fait, face à ce qui sort de l’habituel, qui nous désoriente et nous déstabilise, nous éprouvons tous, instinctivement, le besoin quasi irrépressible de trouver une explication rationnelle, qui nous rassure, en cherchant à replacer les choses dans les limites de ce que nous connaissons. C’est ainsi que, spontanément, Marie-Madeleine soupçonne une profanation de la sépulture, donnant, du tombeau vide, une interprétation qui tombe sous le bon sens : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé » (Jn 20, 2) !
Le problème, c’est qu’avec la résurrection de Jésus, l’événement déborde tellement l’expérience commune que les mots nous manquent pour en dire la réalité et que notre langue ne peut que balbutier ! Il faudra donc aux disciples de Jésus toute l’intelligence d’une foi illuminée pour dépasser, progressivement, les apparences sensibles et pour découvrir, derrière l’évidence d’un tombeau vide, le signe d’une réalité à la fois bien plus profonde et bien plus secrète. Une réalité qui éclatera dans un cri de joie et une affirmation de foi que, depuis le matin du premier jour de Pâques, nous nous transmettons de génération en génération : « Le Christ, qui était mort, Il est vivant ! »
Pourtant, malgré la transmission de ce message - auquel nous donnons le nom de « bonne nouvelle » de la résurrection -, il se pourrait bien qu’en réalité, le problème reste pour nous entier ! Comment en effet, nous est-il possible, à nous, vingt-un siècles après l’événement, de rejoindre cette même expérience d’une intelligence illuminée par la foi qui a permis aux disciples de Jésus de découvrir, derrière le vide abyssal du tombeau, et donc par delà les apparences de son absence, la présence du Ressuscité ? Et surtout, comment, à notre tour, pouvoir dire une telle expérience ?
Dans un livre récent, « La source que je cherche », Lytta Basset, une théologienne protestante, a tenté de frayer une réponse à ces redoutables questions. Il vaut la peine d’écouter ce qu’elle dit à ce sujet. Ses propos nous rejoindront peut-être d’autant plus facilement qu’ils s’enracinent dans une expérience de foi qui a été rudement mise à l’épreuve, depuis la plus petite enfance, et jusqu’à l’épreuve la plus tragique qui soit : la mort prématurée, et violente !, d’un fils tendrement aimé qui s’est donné la mort. Voici donc ce qu’elle écrit :
« Je suis frappée, dit-elle, par le fait que la tradition chrétienne se soit créée à partir d’un vide… Le vide du samedi saint…, puis celui du tombeau… et du ciel, déserté en ce jour appelé l’Ascension, où Jésus fut définitivement soustrait aux yeux de chair ».
Et elle continue :
« Béance aussi vertigineuse qu’indispensable ». Pourquoi ces deux adjectifs ? Du premier, elle ne dit rien, parce que, sans doute, c’est une évidence : le vide créé par l’absence d’un être aimé ne peut en effet qu’être abyssal et vertigineux ! Mais pourquoi le second ? Pourquoi dire que cette béance est « indispensable » ? N’est-ce pas nier la souffrance éprouvée devant l’absence ? Non, parce que, précise-t-elle, ce « vide », cette « béance », c’est en réalité « le Berceau du divin que rien ne contient ni ne peut contenir. Espace à jamais ouvert pour que chaque peuple, chaque individu puisse y trouver son lieu. Car la quête universelle de ‘Dieu’ - dit-elle encore - n’est-elle pas celle d’un Lieu où chaque être humain puisse avoir sa place bénie d’en haut ? »
Revenons alors, avec Marie-Madeleine et les deux disciples, au tombeau qu’ils découvrent vide, au matin de Pâques. Ou plutôt, avec eux, revenons, nous aussi, à nos existences qu’en certains jours tristes, il nous arrive parfois de trouver, tels des tombeaux vides, désespérément insignifiantes et vides de sens ! À suivre la suggestion de Lytta Basset, de telles expériences « en creux », loin de nous détruire, ne devrions-nous pas plutôt les accueillir comme un espace, à laisser libre et ouvert, un « Lieu », dit Lytta Basset, « où chaque être humain puisse avoir sa place bénie d’en haut », un lieu où puisse se vivre une rencontre, unique et personnelle – et pour une part indicible ! -, avec Celui qui, ressuscité, n’a d’autre désir que d’être à la source même de nos vies ?
Mais comment dire cette part « indicible » d’une rencontre unique et personnelle avec notre « source » ? Pour cela, Lytta Basset suggère d’aller jeter nos filets dans les eaux profondes et poissonneuses des Écritures, en particulier dans le Nouveau Testament, car elles sont un vivier où nous attend une pêche abondante de passages qui, justement, nous permettent de dire, à travers une diversité d’images, où et comment découvrir la présence du Christ ressuscité qui ne se révèle que dans l’ordinaire des choses et le quotidien de nos vies.
Ainsi découvrirons-nous cette leçon constante de la pédagogie divine qui, sans cesse, nous rappelle que Dieu ne se donne jamais à voir dans l’extraordinaire des choses, mais seulement dans le « creux du rocher » ; qu’il ne se donne jamais à entendre dans le fracas du tonnerre, mais seulement dans le « souffle ténu d’une brise légère » ; qu’il ne se donne jamais saisir dans l’éclat de la force, mais seulement au creux de la faiblesse, car « ma grâce te suffit » ; qu’il ne se laisse jamais percevoir dans l’aveuglement d’une lumière éblouissante, mais seulement dans les fins rais d’une lumière d’aurore qui, délicatement, viennent caresser nos visages, parfois embrunis de tristesse, et nous éveillent doucement à une joie de vivre d’autant plus inattendue qu’on ne l’espérait plus.
Expériences infimes, dira-t-on. Oui, peut-être ; mais aussi expériences étonnamment accessibles à tous… pour autant que nous consentions à la discrétion d’un Dieu qui ne s’offre finalement qu’à celui ou celle qui accepte de se dessaisir de soi et de se vider de lui-même pour accueillir l’inouï d’une vie qu’il veut nous offrir en abondance. N’est-ce d’ailleurs pas pour cette raison – en raison de leur capacité d’accueil -, que le Ressuscité s’est en premier lieu révélé à des femmes et qu’il a voulu donner à l’Eglise naissante une forme mariale ?

F. P-A