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Le temps de carême dans lequel nous entrons aujourd’hui s’ouvre par un rite que nous ne célébrons qu’une fois pas an : l’imposition des cendres. Ce geste, que nous allons vivre dans un instant, s’accompagne d’une parole, laissée au choix du célébrant : « Convertis-toi et crois à la bonne nouvelle » ou bien « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ».
Le temps liturgique du carême et le rite des cendres qui en constitue pour ainsi dire le portique d’entrée nous situent donc exactement à la croisée de deux dimensions fondamentales de notre condition humaine : la dimension chronologique, celle du temps et de notre présence au temps, et la dimension ontologique, celle de notre présence à nous-mêmes et à ce qui constitue notre « être-homme » comme créature face à Celui qui est à l’origine de notre existence et de notre salut, Dieu.
La conjonction de ces deux dimensions fait donc du temps du carême, le temps d’un double ajustement : d’abord un temps de vérité sur soi, comme ajustement de soi à soi et à notre condition humaine : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » ; mais aussi un temps de conversion, comme ajustement de soi à Dieu et à sa Parole : « Convertis-toi et crois en la bonne nouvelle ».
S’ajuster à soi et s’ajuster à Dieu : oui, voilà bien ce qui est au cœur du temps de carême. Un beau programme auquel saint Paul prête toute la force persuasive de sa voix : « Nous vous en supplions, nous disait-il au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu ».
Pour vivre ce double ajustement, Jésus, dans l’évangile, nous propose trois moyens : le jeûne, la prière et l’aumône. Dans sa Règle et le chapitre qu’il consacre au carême, saint Benoît fait de même : « Durant ces jours, nous recommande-t-il, ajoutons quelque chose à la tâche accoutumée de notre service : oraisons particulières, restriction dans les aliments et la boisson ». Un moyen positif et un moyen négatif, donc. On ajoute d’un côté, on retranche de l’autre. On ajoute à la prière, c’est-à-dire au mouvement du cœur qui nous tourne vers Dieu ; et on retranche sur ce qui nous attache à nous-mêmes et risque de nous enfermer : le besoin de boire, de manger, de dormir, et même de bavarder ou de plaisanter.
Ce qui est visé ? Se débarrasser du souci de soi, offrir à Dieu ce qui nous attache à nous-mêmes, et ainsi nous ouvrir à un mouvement qui nous libère de nous-mêmes et nous rend capables d’accueillir l’autre, de lui faire l’aumône sinon de nos biens, du moins de notre présence fraternelle. Chemin de libération et chemin de joie qui élargit et dilate le cœur, qui nous établit dans un état d’attente, d’espérance et de désir. Un désir qui porte sur rien moins, nous dit saint Benoît, que la sainte Pâques : « Qu’ayant retranché sur ses besoins, il attende la sainte Pâques avec la joie du désir spirituel », nous dit-il.
Mais quelle est donc cette joie pascale à laquelle nous prépare le temps de carême ? Ne serait-ce pas celle que nous laisse entrevoir un autre geste liturgique que nous ne célébrons, lui aussi, qu’une seule fois par an ; ce geste qui, en même temps qu’il clôt le temps de carême, sert de portique au triduum pascal ? Ce geste, nous le connaissons bien : c’est celui par lequel Jésus, le jeudi saint, s’agenouille devant chacun de ses disciples, c’est-à-dire devant chacun de nous, pour laver nos pieds, souillés par la poussière de la route.Oui, telle est la joie pascale vers laquelle le carême nous invite à tendre toute la ferveur de notre désir. Mais justement, comment pourrions-nous accueillir un tel geste de service et d’humble abaissement divin, par lequel Jésus, se vidant de tout lui-même, nous réconcilie avec son Père, si nous-mêmes n’avons pas un cœur suffisamment dépouillé et pauvre, un cœur suffisamment ajusté à notre propre condition de misère, à notre condition d’homme en espérance de salut - « Tu es poussière et tu retourneras en poussière » - ? Alors oui, telle sera la conversion du cœur qui est attendue de nous durant ce temps de carême : non pas que nous ajoutions exploits ascétiques sur exploits ascétiques - car Dieu n’a que faire de tout cela, et cela ne ferait que nous gonfler de nous-mêmes ! - mais bien plus simplement, que nous tirions profit de ce temps favorable pour nous dépouiller, nous aussi, de ce qui entrave notre marche, afin qu’au jour du salut, nous soyons disponibles pour recevoir de Jésus, avec gratitude et d’un cœur dilaté par la joie, le geste de l’infinie tendresse de Dieu qui, telle une mère attentionnée, n’a de cesse de s’incliner vers nous, afin de nous hisser à hauteur divine et de nous enivrer de sa présence, à la source même de son cœur, transpercé de compassion et d’amour miséricordieux pour l’homme blessé. Alors laissons résonner à nouveau le mot de Paul : « Nous vous en supplions : au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu ».

F. P-A