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En ce premier jour de l’an, où la liturgie nous invite à conférer à Marie son plus beau titre de gloire et à l’honorer comme la « Mère de Dieu », nous sommes du même coup invités à porter notre regard sur celle grâce à qui, Eve nouvelle, la genèse d’un monde nouveau a été rendu possible.
Marie, comme Mère de Jésus, et donc comme Mère de Dieu, est en effet comme le point d’aboutissement de toutes les promesses divines : celle par qui s’accomplit, pour l’humanité tout entière, le projet envisagé par Dieu depuis les tout premiers balbutiements du monde.
Or ce que nous apprend le livre de la Genèse, premier livre de la Révélation biblique, c’est justement que, depuis le commencement du monde, la bénédiction constitue l’objet même de la promesse de Dieu, pas seulement pour l’homme, mais aussi pour la création tout entière. Dès le premier instant, dès la première parole créatrice, l’acte divin de création est en effet un acte de bénédiction : à la fois d’émerveillement devant l’œuvre issue de ses propres mains et, en même temps, d’appel sur la création d’une plénitude, encore à venir, de bénédictions. Ainsi est en effet rythmé le récit de la création : « Dieu dit… et il vit que cela était bon », et cela, jusqu’à la parole du 6ème jour jamais entendue jusqu’alors. Parole de bénédiction prononcée par Dieu sur l’homme et la femme créés à son image et sa ressemblance. Parole de bénédiction qui est aussi promesse de fécondité : « Dieu les bénit et leur dit : ‘soyez féconds’ ». Du coup, ce que le livre de la Genèse nous révèle, côté jour, c’est que cette promesse, dès l’origine, a creusé en l’homme un désir de bonheur ou, pour le dire avec les mots même de la Bible, une aspiration insatiable à devenir le bénéficiaire de la bénédiction divine. Mais ce qu’elle nous apprend aussi, côté nuit, c’est que, pour l’obtenir, l’homme est prêt à tout, y compris, comme Caïn, à tuer son cadet par jalousie ou, comme le patriarche Jacob, à ravir par ruse le droit d’aînesse de son jumeau !
C’est donc dire que si un profond désir de bonheur habite le cœur de tout homme et que si ce désir puise sa source dans le désir même de Dieu, qui le suscite, l’éveille et le précède, ce désir, cependant, a besoin d’être éduqué ! Or l’éducatrice de ce désir, c’est la Parole même de Dieu. C’est elle qui est notre « pédagogue » (cf. Gal. 3, 24) ; elle qui nous a été donnée « pour notre instruction » (cf. Rom 15, 4). Comme le dit saint Paul, tout ce qu’elle relate l’a été / pour nous servir d’exemples afin que nous ne nous laissions pas entraînés par nos désirs mauvais (cf. 1 Co 10, 6.10). Aussi bien, rien en elle qui ne soit pour nous « une règle toute droite pour la conduite de notre vie » (RB 72, 3) !
Or que nous dit la Parole de Dieu quand elle s’adresse à nous ? Elle nous pose une seule question : « Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? » Or, à cette question, si nous disons « moi » - et qui n’aurait envie de le dire ? – à cette question, nous connaissons la réponse que saint Benoît lui donne, et qu’il emprunte au psalmiste : « Si tu veux avoir la vie véritable et éternelle, interdis le mal à ta langue, et à tes lèvres toutes paroles trompeuses ; détourne-toi du mal et fais le bien ; cherche la paix et poursuis-la » (Ps 33, 14-15).
Voilà les conditions du bonheur véritable. D’un côté, un bonheur que seule garantit notre obéissance à la Parole divine. Et de l’autre, des conditions qui, elles, sont formulées en six impératifs qui ne supportent aucune nuance. C’est que la recherche d’un tel bonheur suppose en effet une volonté déterminée et durable : un ouvrier qui ne se contente pas d’écouter d’une oreille distraite, mais dont l’écoute irrigue tout l’être et engage, pas seulement le cœur ou la mémoire, mais aussi la bouche : « Interdis le mal à ta langue, et à tes lèvres toutes paroles trompeuses » ; et pas seulement la bouche, mais aussi les mains : « Détourne-toi du mal et fais le bien ».
Du coup, opter pour la vie et désirer connaître des jours heureux, ce n’est pas seulement désirer être l’heureux bénéficiaire des bénédictions divines, si juste et si louable que soit ce désir. C’est aussi, en vue de cela, désirer devenir soi-même acteur efficace de bénédiction. C’est ce que nous rappelle d’ailleurs saint Benoît au frontispice de sa Règle : « Écoute de bon cœur et accomplis efficacement ». À notre écoute, il faut donc que s’ajoute le « dire », et qu’à notre « dire » s’ajoute le « faire ». Pas seulement donc : la bienséance de la pensée comme droite disposition du cœur ; ni non plus uniquement la bien-disance comme art de dire le bien ou de dire du bien, car, de fait, il arrive parfois que notre langue soit fourchue et trompeuse : qu’elle dise extérieurement le bien, mais pense intérieurement le mal ! À la bien-pensance du cœur et à la bien-disance de la bouche, il faut donc encore y ajouter la bien-veillance des intentions - le regard positif posé sur les autres - et surtout la bien-faisance des mains, faire le bien et bien le faire : bref, pas seulement se payer de mots et de bonnes intentions, mais aussi payer de sa personne ; vouloir le bien et le faire efficacement, car, contrairement aux mots, ces deux attitudes, elles, ne trompent pas !
Tout cela, le psalmiste le résume en un seul mot : tout cela, dit-il, c’est « chercher la paix » et même, insiste-t-il, la « pour-suivre ». Donc : plus que la chercher, la rechercher activement, avec ténacité, jusqu’au bout, à tout prix. Or nous le savons bien : en langage biblique, le « shalom », la paix - cette paix que le psalmiste nous invite à chercher et à poursuivre - coïncide exactement avec le bonheur, fruit de la bénédiction divine. Plus que l’absence de conflits, cette paix n’est donc pas seulement à attendre ou à recevoir ; elle est à construire : elle cherche à dire la vérité, à établir l’harmonie, à construire la justesse des relations, à Dieu et aux frères.
Il s’agit là – nous le voyons bien maintenant - d’un bien-être intégral qui exige, pour l’atteindre, un artisan habile de ses mains, ou plutôt un ouvrier de la Parole qui se laisse instruire et façonner par elle. Cet ouvrier, c’est celui dont Jésus nous parle dans le sermon sur la Montagne : « Celui qui écoute mes paroles et les accomplit, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc », et c’est une maison que rien ne peut ébranler, ni les fleuves, ni les vents puisque le roc sur lequel elle est fondée, c’est précisément la parole de Dieu.
Oui, si nous voulons que les bénédictions divines aient un lieu où reposer et ne restent pas, pour ainsi dire, « sans domicile fixe », alors voilà les maisons du bonheur, les maisons de la paix qu’il nous faut bâtir. Jour après jour. Dans nos familles. Dans nos communautés. Dans notre pays. Des maisons où règnent, depuis ses fondations jusqu’à son faîte, la bien-pensance, la bien-disance, la bien-veillance et la bien-faisance.
Que Marie nous soit un exemple, elle qui, par sa pleine et joyeuse obéissance, s’est laissée féconder par les Paroles qui lui furent dites, et qui, ainsi, a mérité de concevoir en son sein Celui dont elle est devenue la mère selon la chair, Jésus, et que nous vénérons, consubstantiel au Père, comme Fils de Dieu.
Oui, qu’avec Marie, notre cœur et notre intelligence, nos yeux, notre langue et nos mains soient tournés vers l’essentiel : la recherche du vrai et du juste, la poursuite du bon et du beau. Comme elle, nous serons alors comblés de grâces et de bénédictions. Et sur nos visages, comme en nos vies, pourra alors resplendir, au fil des jours, l’éclat de la Lumière divine.
Amen.

F. P-A