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Nous sommes rassemblés aujourd’hui pour faire mémoire du jour où Jésus, arrivé au terme de son existence terrestre, a institué l’eucharistie. Trois mots peuvent en caractériser la nature : elle est un testament ; elle est un sacrement, elle est un commandement.
Comme testament, elle est un mystère à croire ; comme sacrement, un mystère à célébrer ; et comme commandement, un mystère à vivre. Considérons chacune de ces trois dimensions du mystère de l’eucharistie dont nous commémorons aujourd’hui l’institution.
Comme testament, un mystère à croire : le sacerdoce de Jésus
Comme « testament », l’eucharistie est d’abord un mystère à croire. Avant d’être condamné et mis à mort, Jésus a voulu rassembler ses disciples autour de lui pour partager une dernière fois avec eux le repas pascal. Mais, comme c’était le dernier repas qu’il prenait avec eux, Jésus a voulu aussi en faire plus qu’un simple repas de fête ! Il en a fait un « repas-testament ». Un repas durant lequel il laisserait en héritage à ses disciples ce qui lui était le plus cher : non pas donc la vie seulement, comme le fait toute nourriture terrestre, destinée à entretenir le corps pour le maintenir en vie, mais bien plus que cela : nous livrer sa vie même, c’est-à-dire, comme saint Jean ne se lasse jamais de le répéter, sa vie d’union intime au Père, de qui, en effet, Jésus reçoit tout ce qu’il est, son être-même, et à qui, aujourd’hui, il le remet tout entier.
À travers l’eucharistie - à travers le pain qu’il rompt et le vin qu’il verse en libation -, ce que Jésus nous donne en partage, c’est donc de vivre avec Lui sa Pâque, et sa Pâque à lui, comme le commente saint Augustin, c’est le passage qui le conduit du monde à son Père.
Ainsi, ce que nous sommes invités à croire, chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, c’est qu’en Jésus, qui est la tête de l’Église, nous est donnée, à nous qui sommes les membres de son corps, l’espérance de vivre un jour ce même passage du monde vers le Père ; et même, de le vivre déjà, comme par anticipation, car lorsque nous communions au pain et au vin eucharistiques, nous communions au corps et au sang de Jésus ; et communier à son corps et à son sang, c’est avoir part à sa vie. Et comme sa vie, c’est justement d’être intimement uni au Père, dans la communion totale d’un même amour et d’une même volonté, nous avons du coup l’assurance que, si nous communions à Jésus, lui qui est la Tête et qui a accompli son passage vers le Père : nous avons l’assurance qu’Il nous entrainera à sa suite et qu’avec Lui, nous aurons part à la gloire qui fait de Lui le Fils bien-aimé du Père. Et si nous en avons l’assurance, c’est parce que, aujourd’hui, Jésus nous dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Je les livre pour vous et pour la multitude, en rémission des péchés, c’est-à-dire pour que soit enlevé tout ce qui, sur votre route, fait obstacle au chemin qui, par moi, vous conduit du monde au Père ».
Au cœur de ce mystère à croire, nous reconnaissons ainsi en Jésus le prêtre de l’Alliance nouvelle et éternelle qui nous conduit vers le Père.
Comme sacrement, un mystère à célébrer : le sacerdoce ministériel des prêtres ordonnés
Mais il y a plus. Parce qu’il a voulu faire du sacrifice de sa vie, non pas un héritage qu’il aurait exclusivement réservé aux seuls compagnons de sa vie terrestre, mais bien un don destiné à la multitude des hommes, Jésus a voulu faire du dernier repas qu’il partageait avec ses disciples, pas uniquement un testament dont les disciples auraient à conserver jalousement les actes dans des archives notariales ! Bien plutôt : parce qu’il destinait ce geste du pain partagé et du vin versé à tous les hommes, dans le désir de leur donner en partage, à eux aussi, la vie qui l’unit à son Père, Jésus a voulu que ce geste puisse être réitéré à l’infini. Il l’a donc confié à l’Église afin que, comme légataire universel et exécuteur testamentaire, elle puisse rendre le mémorial de sa Passion-résurrection accessible à tous, de génération en génération.
De Testament, « mystère à croire », Jésus a donc fait de l’eucharistie un sacrement : c’est-à-dire un mystère à célébrer, un mystère dont les gestes rendraient universellement « présent », en tout lieu et en tout temps, le don que Jésus nous a fait une fois pour toute de sa propre vie. Et c’est pourquoi, si on peut dire que c’est bien « l’Eucharistie qui fait l’Église » - puisque c’est là que le Christ se donne sans cesse à nous et engendre l’Église à elle-même en l’édifiant comme son corps vivant ; si, donc, on peut dire que c’est bien l’Eucharistie qui fait l’Église, il faut cependant également affirmer que c’est tout autant « l’Église qui fait l’Eucharistie », puisque c’est à elle et à ses ministres ordonnés, les prêtres, que Jésus en a confié la célébration. Voilà pourquoi, après avoir dit « Ceci est mon corps livré pour vous, ceci est mon sang, versé pour vous », Jésus a ajouté : « Faites cela en mémoire de moi ».
Dans l’eucharistie comme mystère à célébrer, nous découvrons alors une deuxième dimension du sacerdoce : non plus le sacerdoce, originaire et fondateur, du Christ lui-même ; mais le sacerdoce ministériel qui fait du prêtre ordonné, celui qui, dans l’Église, agit au nom et en la personne du Christ pour le rendre présent à tous les hommes.
Comme commandement, un mystère à vivre : le sacerdoce universel de tout baptisé
Pourtant, il ne servirait de rien que l’Église célèbre en mémoire éternelle ce mystère de la foi par lequel Jésus nous transmet sa vie pour nous entraîner, à sa suite, dans le cœur du Père, si, à notre tour, nous ne déployons pas ce don au cœur même de notre propre existence ! Mystère à croire et mystère à célébrer, l’eucharistie est donc aussi, et enfin, appelée à être un mystère à vivre !
Si, en effet, nous ne portions pas le souci d’incarner, dans le quotidien de l’existence, ce don que Jésus nous fait de lui-même, notre célébration du mystère de la foi à travers le sacrement de l’eucharistie risquerait bien de ne rester alors que lettre morte ! C’est pourquoi, de l’eucharistie qui se donne à nous comme un mystère à croire – communion à Jésus - et comme un mystère à célébrer – communion, dans l’Église, au corps du Christ -, Jésus a enfin voulu qu’elle soit également un mystère à vivre. Et ce mystère à vivre, il lui a donné la forme d’un « commandement nouveau », celui de l’amour fraternel, appelé à se décliner sous toutes les formes du service mutuel. « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le, vous aussi, aux autres en mémoire de moi »
Mystère à vivre, l’eucharistie, célébrée à la suite de Jésus, nous convoque ainsi à faire à notre tour de nos vies une offrande de nous-mêmes, agréable à Dieu afin qu’en nos vies offertes, se déploie et se manifeste la grâce reçue, le jour de notre baptême, qui fait de tout baptisé le membre d’un peuple de prêtres, rendu participant du sacerdoce même de Jésus.
Mystère à croire, mystère à célébrer, mystère à vivre : tel est donc ce qui est au cœur de l’eucharistie. Elle rend présent le Christ en son offrande de lui-même ; elle donne corps à l’Église qui, par elle, se reçoit tout entière de Jésus ; elle donne « forme » à la vie de tout chrétien car elle le configure au Christ et le rend ainsi présent au monde. Tel est le mystère de notre foi ; et il est grand ! À nous de lui donner chair, dans l’offrande quotidienne de nous-mêmes, à la louange et à la gloire de Dieu notre Père. !

F. P-A